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Souvenirs irrévérencieux
par Adrienne Bolland

Adrienne Bolland dans son G3 et sur le siège avant, une passagère, Louise Favier

Nous avions demandé à Adrienne Bolland une «brève interview» parce qu'une interview qu'on demande est toujours brève: on espère toujours que la «victime» en dira plus qu'elle ne pensait à l'avance...
Jamais notre espérance n'a été moins déçue. Nous avons passé avec Adrienne Bolland des heures qui nous ont paru des minutes. Appeler interview ce merveilleux monologue qui fait revivre avec tant de couleurs l'époque des meetings tout entière ? - Impossible: nous n'avions même pas besoin de poser des questions. Nous vivions avec Adrienne Bolland cette époque appelée «héroïque», parce qu'elle était l'œuvre de héros qui n'avaient pas conscience de l'être... comme tous les héros véritables, comme Adrienne Bolland. Voici très simplement transcrit ce qu'elle nous a dit. Elle parle des meetings et aussi d'autres choses mais nous sommes sûrs que les lecteurs d'Icare ne regretteront pas ses digressions et prendront le même plaisir que nous à ces évocations: parfois graves, souvent primesautières, toujours empreintes de grandeur authentique. - Claude Yelnick

Je vous raconterai peut-être un autre jour comment je suis venue à l'aviation, comment une petite bonne femme de rien du tout est devenue pilote: c'est une longue histoire. Aujourd'hui, il s'agit des meetings. Vous ne m'en voudrez pas si j'en parle à bâtons rompus, au hasard de mes souvenirs. Je ne suis pas un historien... il faudra vous faire une raison.

Ainsi, je ne me rappelle plus au juste où et quand j'ai fait mon premier meeting. En tout cas, c'était très tôt: tôt après la Grande Guerre, tôt dans ce qu'on ne pouvait même pas encore appeler ma carrière. J'avais peut-être quelques dizaines d'heures de vol à ce moment-là, et je sais bien qu'aujourd'hui cela ne paraîtrait pas très sérieux: à l'époque, quand on n'était pas un as de la guerre de 1914, on volait quand on pouvait. Moi, j'avais sans doute eu la chance d'être une femme. Pour Caudron, c'était une bonne publicité.

CAUDRON ME DIT: «VOUS ALLEZ ÊTRE LA PREMIÈRE FEMME A TRAVERSER LA MANCHE».

Ainsi, un jour - je commençais tout juste à savoir tenir un manche - il me dit :
- Vous allez être la première femme à traverser la Manche.
Pourquoi pas ? Londres, ce n'était pas si loin, après tout, mais il y avait tout de même le petit problème de navigation. Bien entendu, je n'en connaissais pas les premiers rudiments mais on verrait bien: je n'allais pas me laisser arrêter par un détail aussi mesquin ! Quelqu'un m'expliqua comment trouver le nord avec une montre et le soleil. Caudron me donna de l'argent pour mes frais en Angleterre, et bonne chance ! - Là-bas, naturellement, je devais faire une démons-tration, toujours pour la publicité de Caudron: un petit meeting à moi toute seule, en somme, et mon premier.

JE CHANGE D'AVIS ET VAIS A BRUXELLES.

Inutile de vous dire que j'étais assez excitée à l'idée d'être la première femme à imiter Blériot, bien sûr. Mais au moment où j'allais partir, j'apprends que tous les copains (Bossoutrot, entre autres) avaient une réunion à Bruxelles, pour je ne sais quelle affaire professionnelle, Brusquement, je me suis dit :
- Qu'est-ce que j'irais faire à Londres toute seule, alors qu'on va s'amuser à Bruxelles ?
Et sans rien dire à Caudron, j'ai mis le cap sur la Belgique... Là-bas, j'ai été reçue à bras ouverts par tout le monde, les pilotes et les autres, et nous nous sommes offert une petite fête à tout casser. C'était moi qui payais... avec l'argent de Caudron. Le lendemain matin, je me fais monter le petit déjeuner dans ma chambre, avec le journal. A la première page, un gros titre: «Une aviatrice perdue dans la Manche.» J'étais un peu étonnée :
- Tiens ? Une fille qui a voulu traverser en même temps que moi...
Mais il en fallait davantage pour me bouleverser et je replie le journal tranquillement, sans le lire. Au terrain, tout le monde m'attendait :
- Tu as vu ? On te recherche partout ! Je n'avais pas pensé un seul instant que l'aviatrice «perdue en mer», c'était moi. On me donna tous les détails. Toute la nuit, pendant que je dormais paisiblement à l'hôtel, toutes les marines avaient lancé des fusées sur la Manche, sans me trouver... et pour cause !
Si je m'étais noyée cette nuit-là, ce n'était sûrement pas dans l'eau, il faut bien le dire...

AU TÉLÉPHONE, GLACIALE, LA MÈRE DE CAUDRON.

Bien entendu, il allait falloir rentrer à Paris et il ne me restait plus un sou des frais de dépla-cement de Caudron. Je lui fais envoyer un télégramme pour lui demander une «rallonge». Inutile de vous dire qu'il n'était pas très content de me retrouver à Bruxelles, alors qu'il m'avait fait rechercher désespérément dans la Manche. Quelques heures plus tard, il me demande au téléphone :
- Et que diriez-vous si je ne vous envoyais pas d'argent ?
- Alors, dis-je, je vendrais votre «rafiot». Caudron me connaissait bien, pour son malheur, et il me savait tout à fait capable de mettre ma menace à exécution. Avec un gros soupir, il me passa sa mère, qui avait plus ou moins la haute main sur les finances de sa petite affaire. C'était une forte femme qui parlait avec un solide accent du «ch'Nord». J'entends encore sa voix glaciale et indignée dans le téléphone :
- S'il y avait deux demoiselles BOLLAND chez nous, me dit-elle, nous n'aurions plus qu'à fermer boutique!
Tout de même, elle se décida à me faire donner de l'argent à Bruxelles par un de leurs correspondants.

FINALEMENT, JE TRAVERSE LA MANCHE.

Le plein fait, je mets le cap sur le Crotoy, qui était alors la base principale de Caudron. Je m'attendais à me faire tirer les oreilles, comme je le méritais, à l'arrivée, mais il faut croire que la publicité qu'on attendait de ma traversée de la Manche valait bien ce qu'avait coûté mon escapade à Bruxelles, car on ne me fit aucune observation. J'en profitai pour demander encore de l'argent: c'était la fête au Crotoy. Il y avait un petit casino et je n'ai jamais pu résister au jeu: je suis joueuse, et non seulement devant un tapis vert... Huit jours plus tard, le 25 août 1920, je décollais finalement en direction de Londres, par une brume à couper au couteau. A l'altitude où je volais, environ 500 mètres, la navigation à la montre était une belle illusion car le soleil était invisible. Je volais dans la crasse depuis un certain temps, dans l'espoir que je me dirigeais, en gros, vers la côte anglaise, lorsque j'entendis soudain un bruit épouvantable. Mon Caudron étant équipé d'un moteur rotatif, une tige de culbuteur s'était défaite, avait cisaillé le capot. C'était la panne, et sans recours...
On m'avait donné avant de partir une ceinture de sauvetage, qui se gonflait automatiquement avec une bouteille de gaz comprimé (on ne les appelait pas encore «mae west»), et je m'ap-prêtais à m'en servir après m'être posée sur mer en catastrophe, lorsque j'aperçus une ombre à travers le brouillard. Je pensais que c'était un bateau et je me dis qu'il valait mieux toucher l'eau aussi près de lui que possible lorsqu'au dernier moment je sortis du brouillard... pour découvrir la côte anglaise.
Je passe les dunes en rase-mottes et je me pose dans la campagne.
Je parle mal l'anglais mais je me suis débrouillée pour trouver un téléphone et appeler le terrain de Lympne, d'où l'on vint me chercher aussitôt. En voyant le capot moteur cisaillé et le bout de terrain où je m'étais posée, tout ce que trouvèrent mes sauveteurs comme commentaire fut de murmurer:
Lucky girl... Lucky girl... Pour de la chance, j'en avais eue ! Caudron me fit envoyer un nouveau moteur qui me permit de faire ma démonstration et je rentrai en France après avoir, en somme, assez bien gagné l'argent que j'avais coûté en Angleterre et... à Bruxelles.
Je sais que cette petite histoire ne fait pas très sérieux. Mais l'aviation à l'époque n'était pas un métier organisé. On improvisait tout, et sans doute ce qui a été fait à l'époque «héroïque» n'aurait jamais été tenté par des gens trop sérieux. Nous étions des casse-cou. Il fallait nous prendre tels que nous étions et Caudron m'avait prise parce que, tout compte fait, il y trouvait son compte, j'imagine.

LE TEMPS DES MEETINGS.

La question d'argent se posait pour moi en permanence, et pour deux raisons. D'abord parce que je n'en avais jamais assez: je le dépensais aussi vite que je le gagnais. Ensuite pour le principe, car, en plus de mon salaire fixe de 1'500 francs par mois (ce qui, je dois le dire, n'était pas mal pour l'époque), je touchais une prime de 50 centimes par kilomètre. Or, les pilotes hommes gagnaient, eux, 1.50 franc par kilomètre.
Pourtant, je faisais le même travail et, si je n'avais sans doute pas tout à fait leur expérience, je n'étais pas encore assez raisonnable pour le reconnaître. Après des revendi-cations répétées, je finis par obtenir non pas la même prime que les hommes, mais une sorte de cote mal taillée:
- Vous allez faire des meetings, me proposa Caudron. Et je vous donnerai des primes.
Là encore, c'était «à prendre ou à laisser» et je n'avais pas un instant envisagé de «laisser»: je m'amusais beaucoup trop à piloter. C'est ainsi que j'ai commencé à faire d'abord de petits meetings. Je dois bien reconnaître aujourd'hui, près d'un demi-siècle plus tard, que Caudron aurait eu un excellent prétexte pour me payer moins cher, question de sexe mise à part: avant même l'aventure de Bruxelles, j'avais cassé l'avion qu'il m'avait confié (et cassé en même temps la cuisse de mon passager). Il est vrai que ce n'était pas ma faute: personne n'est à l'abri d'une «carafe». Mais Caudron avait accueilli la nouvelle avec un sang-froid au-dessus de tout éloge :
- C'est le métier qui rentre, dit-il simplement.
Le métier rentrait, jour après jour, en effet. Dans un climat assez fantaisiste, on peut bien le dire aujourd'hui. Mon premier vrai meeting (je ne compte pas finalement, ma petite «démon-stration» de Londres) fut celui de Rouen, je crois. Pour la publicité, encore, on m'avait demandé de passer sous le pont transbordeur avec mon G.3, ce qui était plus spectaculaire que difficile en réalité.

J'EMPRUNTE L'AVION DU PATRON SANS AUTORISATION.

La même année, en 1920, eut lieu le grand meeting de Buc, qui dura trois jours, avec la pré- sence effective du Président de la République, M. MILLERAND, sauf erreur. Tous les grands as de la guerre étaient là, et Caudron était venu avec son avion personnel, qui devait être exposé au prochain Salon: peint en bleu pâle, avec des haubans flambant neufs qui brillaient sous le soleil - une véritable merveille... J'avais une envie féroce d'en tâter et, profitant que le patron s'était éloigné, je m'abandonnai à mes mauvais instincts. Je dis au mécano :
- Mets-moi le zinc du patron en route. Je dois faire un tour dessus.
- Mais... le patron...
- C'est d'accord avec lui.
Le pauvre gars n'imaginait pas que je pousserais le toupet jusqu'à me payer l’avion du patron sans autorisation. Il mit en route et je m'offris le petit vol qui me démangeait tellement. Tout s'était bien passé, atterrissage compris, et je roulais tranquillement au sol en revenant à ma place - enfin... à «sa» place. - lorsque un pieu que je n'avais pas vu déchira le plan inférieur. En découvrant la catastrophe, le mécanicien fut désespéré. Je lui dis: Va me chercher de la toile et de l'émaillite. Je vais y mettre une pièce pour que le patron puisse au moins rentrer sans danger. Tu arrangeras ça définitivement plus tard...

AVEC LE MAHARADJAH DE KAPURTALAH.

J'étais sous le plan, très occupée à colmater la brèche lorsqu'un camarade me dit :
- Le Maharadjah de Kapurtalah vient te voir...
J'entends une conversation qui se rapproche et une voix qui dit :
- Mademoiselle BOLLAND est dessous...
Sur quoi j'aperçois une belle main bronzée qui se tend vers moi. Naturellement, je croyais à une blague: le Maharadjah de Kapurtalah ! Je vous demande un peu !
Je saisis la main, je la serre très fort et je dis:
- Je te serre la pince, Monseigneur ! Le calembour n'était pas très recherché, mais il fit beaucoup rire le Maharadjah
- qui était tout ce qu'il y a de plus authentique. Bien entendu, les officiels en jaquette et pantalon rayé étaient scandalisés :
- Il ne faut pas lui en vouloir, Altesse: c'est une enfant terrible !... L'Altesse ne m'en voulait pas du tout, mais on s'arrangea tout de même pour faire passer le Président de la Répu-blique un peu au large, pour le cas où je n'aurais pas tout à fait vidé mon sac à malices...
C'est le jour de ce premier vrai meeting que j'appris qu'on envisageait d'envoyer un pilote faire des démonstrations de Caudrons en Amérique du Sud. Tout de suite, je demandai à y partir, et Caudron accepta. C'est ainsi que j'ai eu l'occasion, comme vous vous en souvenez peut-être, d'être la première femme à passer la Cordillère des Andes: une aventure assez mouvementée (et non seulement du point de vue aéronautique) que je vous raconterai peut-être un autre jour.

LE RECORD MONDIAL DES LOOPINGS.

A mon retour d'Amérique du Sud - c'était en 1922 -, je me retrouvai sur le sable. Il fallait bien faire quelque chose pour vivre et je ne savais que piloter.
C'est ainsi que j'ai commencé à faire professionnellement des meetings, avec mes amis Robin et Finat.
Avant le premier meeting de Vincennes (je crois que c'était en 1924), Finat m'avait demandé d'essayer de battre le record mondial des loopings, la veille... pour la publicité.
Le record féminin lui suffirait, mais je ne voulais pas me sentir inférieure aux hommes et je voulais battre le record détenu par Fronval, avec 1’111 loopings. En décollant à Orly, j'étais absolument décidée à en faire 1'112… au moins.
On me faisait des signes au sol pour m'aider à les compter: une bande blanche par série de cinq, une bande en travers par série de cent, etc. Tout s'est très bien passé d'abord. C'était assez fatigant mais je tenais bien le coup. L'avion, beaucoup moins..,
II avait des haubans, bien entendu, maintenus par des fusées aux points de croisement. Ces fusées se sont envolées les unes après les autres, et très vite la voilure s'est mise à battre au gré du vent. J'ai été obligée de m'arrêter à 212 loopings en 73 minutes. J'étais affreusement déçue, mais c'était tout de même le record du monde féminin (je l'ai encore, par parenthèse). Finat était très content: sa publicité était faite...

POUR LES MEETINGS, UNE AVERSE ET C'ÉTAIT LE DÉSASTRE.

Dès lors, j'ai commencé à courir d'un bout de la France à l'autre, avec notre petite équipe, pour montrer ce que c'était que l'aviation à des gens qui n'en avaient jamais tant vu. Nous n'avions jamais un sou et il m'arrivait souvent de dire :
- Qu'est-ce qu'on mange à midi, M. Robin ?
- Vous avez de l'argent ?
- Non.
- Alors, on va déjeuner ensemble.
Et nous partagions en frères... deux comprimés d'aspirine. Naturellement, pour les petites villes où nous allions nous produire, notre arrivée était une vraie fête. Chaque pilote arrivait avec son avion, la veille, en général. Nous étions reçus en fanfare par les autorités, qui nous offraient un banquet somptueux. Nous mangions le plus possible, en prévision des vaches maigres à venir. Mais il était impossible, à notre grand désespoir, de bourrer nos poches de tout ce qui restait sur la table la dernière bouchée avalée.
On nous logeait dans le meilleur hôtel, ce qui ne veut pas dire, à l'époque surtout, qu'il s'agissait d'un palace. Et dès le lendemain matin, nous commencions à voler au-dessus de la ville, pour rappeler aux gens ce qui allait se passer l'après-midi. Presque toujours, l'un de nous lançait un petit parachute assez haut au-dessus de l'agglomération et celui -ou celle- qui le rapportait avait droit à un baptême de l'air gratuit.
Toute la ville commençait alors à lever les yeux vers le ciel, et nous aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Car tout se jouait pour nous sur le temps qu'il ferait l'après-midi: s'il était mauvais, nous savions que les gens ne viendraient pas et que la recette serait mauvaise. Une averse et c’était le désastre.

LA CHASSE AUX BALLONNETS.

Le premier numéro était traditionnellement un vol de groupe. Tous les avions prenaient l'air en même temps - tous, c'est-à-dire trois ou quatre, pas plus et souvent moins car, malgré les prodiges des mécanos qui travaillaient depuis la veille, les moteurs n'étaient pas des merveilles, et il arrivait qu'il n'y eut qu'un seul avion en état de voler. Souvent, pour corser la séance, il y avait une chasse aux ballonnets, lancés au-dessus du terrain par l'un de nous. Tous les autres fonçaient dans le tas pour essayer de rejoindre les ballonnets en vol. C'était extrêmement spectaculaire mais aussi extrêmement dangereux.
Si les ballonnets avaient été gonflés à l'hydrogène, ils seraient montés et les spectateurs n'auraient plus rien vu au bout de peu de temps. Gonflés à l'air, ils seraient descendus lentement et nous aurions eu le temps de les cueillir à une altitude raisonnable. Mais la plupart du temps ils étaient gonflés au gaz de ville, pour plus de facilité, de sorte que nous devions faire presque du rase-mottes. Et quand il y avait plusieurs avions, les risques de collision étaient grands... Nous avons eu plusieurs tués, et la chasse aux ballonnets a fini par être interdite. Il nous arrivait tout de même de passer outre l'interdiction. Pour faire plaisir aux spectateurs... et pour corser la recette.

ADEMAI AVIATEUR.

Parfois - ce n'était pas un numéro régulier - l'un de nous faisait une séance d'Adémaï-Aviateur, Noël-Noël avait fait un film très drôle dans la série des Adémaï, où le petit paysan naïf était élève-pilote. Il montait dans un zinc, pour prendre sa première leçon, en même temps que Fernandel, et chacun d'eux prenait l'autre pour le moniteur.
Aussitôt après le décollage, ils découvraient l'horrible vérité... et la suite était une invrai-semblable série de rase-mottes, avec acrobaties, passages en tranche et remise de gomme au dernier moment: les deux pauvres gars voyaient apparaître devant leurs yeux l'image d'un écri-teau où ils avaient lu avant de décoller : «95 % des accidents se produisent à l'atterrissage.» Le film avait eu un grand succès et un numéro comique dans le même esprit plaisait beaucoup aux spectateurs. Un jour, à Rennes, mon mari venait de se poser. Il descend d'avion, déguisé en paysan d'opérette, avec la blouse bleue et le grand chapeau. A ce moment, une brave paysanne s'approche de nous :
- Donnez-moi un avion aussi. Je veux aller faire un tour.
- Vous êtes pilote ?
- Je ne suis jamais montée en avion. Mais ce type-là non plus, dit-elle en montrant mon mari. Ça ne doit pas être tellement difficile. J'ai de l'argent, je peux payer ce qu'il faudra... Je prendrai une assurance pour votre avion, si vous y tenez. Puisque l'autre l'a bien fait !
Nous avons eu toutes les peines du monde à nous débarrasser d'elle...
Outre les séances d'acro, il y avait souvent des sauts en parachute et des numéros de trapèze sous avion, ou d'acrobatie sur un plan.
Chacun de nous faisait sa séance d'acro. Parfois Doret venait avec nous. Pas dans les tout petits meetings, mais dans certaines villes d'importance secondaire. Il tenait le public un bon bout de temps.
Enfin, c'était le «bombardement», le clou du meeting. On avait construit sur le terrain une baraque de papier goudronné bien sec, bourrée de tout ce que les spécialistes des feux d'artifice pouvaient fournir pour produire des flammes, de la fumée et du bruit. Le tout était branché sur un détonateur, relié par un fil à un contact à une cinquantaine de mètres de là. Un des pilotes décollait et, au-dessus de la baraque, faisait le simulacre de balancer une bombe en se penchant au dehors. Naturellement, la baraque explosait et flambait comme une torche, et les gens étaient persuadés, absolument persuadés, d'avoir vu tomber la bombe... sauf lorsque, pour une raison ou pour une autre, l'explosion se produisait une bonne minute après le passage de l'avion. Alors Ganneau, dans le micro, expliquait avec une autorité indiscutable qu'il s'agissait d'une bombe... à retardement. Et tout le monde était content.

GRACE A LAURENT-EYNAC, JE M'ÉTABLIS A MON COMPTE.

Tout le monde sauf nous, car aussi longtemps que Finat et Robin furent associés, nous fûmes poursuivis par une poisse acharnée. Il pleuvait, les gens ne venaient pas, les baptêmes de l'air (une bonne part de nos revenus) étaient rares : bref, les avions étaient toujours menacés de saisie par des fournisseurs à bout de patience et il y avait un point sur lequel nous étions tous d'accord cela ne pouvait pas durer. Je décidai de tenter une démarche au ministère de l'Air où j'avais déjà pris des contacts à mon retour d'Amérique du Sud. Je dois dire que le ministre, qui était alors M. Laurent-Eynac, fut compréhensif:
- Pour être sûrs que les avions au moins ne seront pas tous saisis, décida-t-il, il n'y a qu'à en mettre deux au nom d'Adrienne Bolland.
De sorte que, grâce à lui, au moment où Robin et Finat durent cesser leur association, je me retrouvai propriétaire des deux avions qui me permirent de me mettre à mon compte. A partir de là, j'ai fait des meetings tant et plus, et des baptêmes de l'air en quantité. Et c'est un baptême manqué qui a été à l'origine de l'événement le plus important de ma vie. Je venais d'avoir la coqueluche. Tous les matins j'étais réveillée par ce râle caractéristique qu'on appelle le «chant du coq». Laurent-Eynac me conseilla d'aller dans le midi, pour changer d'air — Vous pourrez faire des meetings aussi là-bas et donner des baptèmes.

A NICE, JE ME DISPUTE AVEC UN ANCIEN PILOTE C'EST VINCHON, J'AI PASSÉ QUARANTE-DEUX ANNÉES AVEC LUI.

Je m'étais donc retrouvée sur le terrain de la Californie à Nice, où les affaires je dois le dire, ne marchaient pas tellement fort. Un jour, mon «rabatteur» me signala des clients sérieux: belle voiture, avec chauffeur, s'il vous plaît ! Nous avions des «rabatteurs», c'est à dire des camarades qui passaient leur temps à prospecter les spectateurs, (et même, loin du terrain, les spectateurs éventuels) pour leur proposer des baptêmes de l'air. Inutile de dire que le rôle des rabatteurs était capital et que, lorsqu'ils avaient «une touche» il n'était pas question de ne pas «ferrer» le client !
Or ce jour-là, je n'étais pas d'humeur accommodante. Le client dans la belle voiture était un ancien pilote qui avait appris qu'un de ses camarade de guerre travaillait avec nous, II n'avait pas besoin de baptême de l'air évidemment.
- Alors, pourquoi venez-vous me faire perdre du temps ?
Sans entrer dans les détails, je dirais tout de suite que cet homme avec qui j'ai commencé par une dispute s'appelait Vinchon, qu'il allait devenir très vite mon mari et que j'ai battu grâce à lui le record dont je suis le plus fière: quarante-deux ans de bonheur ininterrompu.
Nous ne nous sommes plus jamais quittés, même pendant les meetings et lui, qui prenait sans hésiter les mêmes risques que moi, n'a jamais cessé de trembler à chaque fois que je décollais...

DES RÈGLEMENTS INVRAISEMBLABLES.

Je dois dire que l'incompréhension générale en ce qui concerne l'aviation avait quelque chose de fabuleux. Quand il s'agissait de profanes, c'était à la rigueur admissible, malgré (ou à cause) du côté comique de certaines réactions. Mais de la part des autorités, et souvent de celles qui étaient responsables des choses de l'air, il y avait de quoi devenir enragé.
Un exemple entre cent:
Un aéro-club venait d'être fondé à Mont-de-Marsan et nous devions faire des meetings aux alentours à cette occasion, notamment à Langon. Mais il fallait voler de Mont-de-Marsan à Langon et Langon est dans la Gironde, tandis que Mont-de-Marsan est dans les Landes. Il fallait donc obtenir l'autorisation des autorités de Bordeaux. Je vais à Bordeaux et je tombe sur un commissaire spécial qui me donne l'autorisation de faire un meeting à Langon, à condition de démonter les avions pour faire le voyage depuis Mont-de-Marsan. Et il me sort un vieux règlement datant d'avant la guerre, qui exigeait pour chaque vol l'autorisation écrite des maires de toutes les communes survolées :
- Or, me dit cet homme incroyable, vous allez survoler la commune dont je suis maire et je ne vous donnerai pas cette autorisation car j'ai des juments poulinières et je ne tiens pas à ce que le bruit de vos moteurs les fasse avorter...
J'ai eng... le pauvre homme comme du poisson pourri et je suis partie en claquant la porte. Et nous avons naturellement survolé ses juments sans autorisation. Je ne saurai jamais si elles ont avorté.
On croit rêver, et pourtant... A Bourges, quelqu'un avait déterré une circulaire qui exigeait que le terrain soit entouré d'une tranchée. Le préfet exigea l'application de la circulaire et il nous obligea à nous lever à quatre heures du matin pour prendre la pelle et la pioche. Naturellement, au matin, on nous la fit reboucher, dans les meilleures traditions...
A Orthez, un autre jour, nous constatons qu'aucun terrain n'était praticable aux abords même de la ville :
- Il y a un terrain militaire à Sainte-Suzanne, nous dit obligeamment le maire d'Orthez.
Le maire de Sainte-Suzanne était enchanté de nous recevoir et tout semblait se passer sans anicroche... pour une fois. Malheureusement, le terrain était bordé de peupliers. Avec un bon vent, on aurait pu à la rigueur se poser. Mais décoller, même en visant juste dans une étroite trouée entre les arbres, c'était pour ainsi dire la certitude de casser du bois... au mieux.
Le terrain servait de dépôt...
Pour finir, on abattit tout de même deux arbres, et on combla un fossé très gênant... avec du fumier, Mais cette fois, je pris ma plus belle plume pour écrire au ministre de l'Air, qui était alors M. Bokanowski. J'étais furieuse et si je n'ai pas gardé le double de la lettre, je m'en souviens assez bien pour en citer l'essentiel de mémoire:
«Monsieur le Ministre, disais-je, nous n'avons pas du tout le même point de vue sur l'aviation. Pendant que je me tape le... derrière dans ma carlingue, vous êtes assis bien au chaud dans votre fauteuil. J'en ai assez de me battre contre vos fonctionnaires qui appliquent des circulaires d'une stupidité insensée.»
Et le reste à l'avenant... en plus vif peut-être.
Par retour du courrier, je reçus une lettre du ministre :
«Chère Mademoiselle, je regrette que vous ayez eu tellement à souffrir des circulaires de mon département et je vais m'efforcer de faire en sorte qu'on vous facilite les choses. En attendant... » En attendant, ce gracieux ministre m'envoyait un chèque, modeste sans doute, mais le cœur y était et nous avons mangé, ce jour-là...

JE SCANDALISE CE BRAVE DE GOYS.

Une autre fois encore (vous voyez que l'autorité du ministre ne faisait pas de miracles), c'était à Biarritz, il y avait du foin haut comme ça sur le terrain. Impossible de décoller, bien sûr. J'écris au ministère une première lettre polie: pas de réponse. Une deuxième: pas de réponse non plus, Je saisis une faux, je coupe une brassée de foin là où il était le plus haut et je l'envoie au ministère avec un mot d'explication: «Si vous n'en avez pas l'usage, vous pourrez toujours le manger.» Cette fois, le scandale était tel que le ministre a été saisi. Du coup, je lui ai envoyé une lettre d'excuses personnelle:
«Pardonnez-moi de n'avoir pas pu envoyer du foin à tout le monde... vous n'en aurez pas pour longtemps... ». Sur ce, le foin a été fauché, pour finir. Mais il fallait, pour ainsi dire, à chaque fois recommencer à se battre contre les ronds de cuir. Ainsi, pour aller à un meeting à Strasbourg, je devais faire escale à Dijon pour me ravitailler. Or, sur l'aérodrome militaire de Dijon, on me sort une circulaire (encore une: elle portait le numéro 38, je m'en sou-viendrai toute ma vie) aux termes de laquelle les avions civils ne pouvaient recevoir que 10 litres d'essence à cette escale: un quart d'heure de vol à peu près...
J'avais réussi, à force de coups de g..., à arracher mon plein tout de même. Mais en arrivant à Strasbourg, j'étais encore sur le coup de la colère. Le ministre (c'était encore Laurent-Eynac) m'accueille avec un bon sourire :
- Alors, Adrienne, bon voyage ?
- Je vous remercie, Monsieur le Ministre, très mauvais à cause de vos... sottises !
Le Ministre était accompagné de son chef de cabinet, le général de Goys, un as de la guerre de 1914, très vieille France, et très offusqué de la verdeur de mes propos, Laurent-Eynac se tourne vers lui:
- Ainsi c'est le genre de circulaire qu'on me fait signer ?
Le général qui n'était pas l'auteur de la circulaire (c'était un aviateur, un vrai) était consterné, Le pauvre! Ce n'était pas la dernière fois qu'il allait avoir l'occasion de regretter mon existence!
Ainsi, lors du premier tour de France en avion...
J'étais la seule femme, sur dix-huit engagés. Un règlement imbécile (là encore...) avait stipulé que les concurrents n'auraient pas le droit de mettre leur moteur en marche à la main. Le matériel de l'époque rendait naturellement très difficile l'exécution de cette fantaisie et à chaque fois que je tournais la manivelle de la magnéto, je recevais une solide décharge dans la main. Inutile de vous dire qu'au moment du départ, je n'étais pas d'une humeur exquise... Duperrier, mon mécanicien (je vous reparlerai de lui un autre jour), était en train de me dire:
- Allez, on essaie encore un coup !
C'était peut-être le dixième. Sur ce, le général de Goys arrive :
- Le ministre vient vous souhaiter bon voyage, me dit-il, toujours plein de son exquise cour-toisie vieille France.
En effet, Laurent-Eynac apparaît. Je relève un instant la tête et je dis, très vite, très distrai-tement :
- Bonjour... bonjour...
Laurent-Eynac, comprenant que j'avais mieux à faire que des mondanités, s'apprête à s'en aller sans insister. Mais le général, scandalisé de ma désinvolture, proteste :
- Vous oubliez que c'est un ministre de la République qui vient officiellement vous souhaiter bon voyage !
Du coup, la colère m'empoigne: je venais encore de prendre une décharge dans la main. Je me dresse tout debout dans la carlingue :
— Excusez-moi, Monsieur le Ministre... je ne vous avais pas vu. Mais maintenant que je vous vois, je vous dis...
Pour le coup, j'ai cru que le général allait se trouver mal. Tout autour de nous, les journalistes prenaient fiévreusement des notes, comme s'ils craignaient d'oublier le mot qui m'avait échappé...
Le lendemain, toute la presse (sans reproduire exactement mes paroles: on était plus pudique en ce temps-là...) parlait de «l'irrévérencieuse Mademoiselle Bolland»...

UN CAPITAINE DE GENDARMERIE A CHEVAL.

Il est vrai que j'étais irrévérencieuse, désinvolte, soupe-au-lait, «enfant terrible» en un mot. Je ne manquais jamais une occasion de ruer dans les brancards. Ainsi, à Douai, il me semble que c'était en 1924, je venais d'arriver avec mon avion, un C.127, je crois. La piste était presque envahie par la foule et les haut-parleurs répétaient de minute en minute:
- Seuls les pilotes et les mécaniciens sont autorisés à approcher les avions... Les spectateurs sont instamment priés d'évacuer la piste.
Je vois alors s'approcher un capitaine de gendarmerie à cheval :
- Vous n'avez pas entendu ? me dit-il. Vous n'avez rien à faire ici...
Je n'aimais pas sa façon de me parler et je ne bouge pas. Il insiste. A la fin, je lui dis:
- Tu commences à me fatiguer. Si je trouve un crochet de boucher, je te pends. Il y a de la place: tous les pylônes à garnir...
Les choses commençaient à se gâter lorsque Louis Breguet arriva, plein d'amabilité à son ordinaire :
- Eh bien, Adrienne, que se passe-t-il ?
- Il y a, dit le gendarme, que Mademoiselle fait de la rébellion et refuse de quitter la piste !
- C'est bien normal, dit Breguet, puisqu'elle est pilote...
Tout de même, il ne faudrait pas croire que notre existence n'était faite que... d'irrévérences et d'incidents cocasses. La vie était dure et les seules belles recettes que nous faisions, c'était lorsque nous revenions dans une ville où l'un de nous s'était tué la fois d'avant. Alors il y avait foule...

A CHARTRES, AVEC UNE PASSAGÈRE, JE CAPOTE.

Je vous raconte tout cela un peu au hasard de mes souvenirs. Je serais bien incapable de vous dire au juste quand je suis passée ici ou là. Il n'y a guère de ville un peu importante où nous ne soyons allés. Et à Vincennes, il y avait un meeting presque chaque année. Parmi les souvenirs les plus marquants, il y a évidemment les accidents. J'en ai eu sept en tout dans ma vie et, à chaque fois, il s'en est fallu de très peu que j'y reste.
Par exemple, à Chartres. Mon mari avait pris un client pour le baptême, et moi sa femme. Il faisait très mauvais et j'avais volé très bas pour que ma passagère ne soit pas trop secouée. Au moment où j'allais me poser - je venais de remettre la gomme pour m'allonger un peu - le moteur s'arrête. Le terrain était collé à la ville et je fonçais droit sur les maisons avec mon bout de bois en croix. Au dernier moment, j'aperçois un petit carré de champ minuscule, d'une dizaine de mètres de côté peut-être. Pour l'atteindre, il fallait passer sous une ligne de force et ensuite ramer pour traverser un fossé. Nous avons capoté. Tout de suite, je me suis détachée et je suis allée mettre mon dos sous ma passagère, qui était suspendue la tête en bas, pour la faire descendre le mieux possible. Elle ne s'était aperçue de rien. Elle croyait sans doute que c'était la façon normale de se poser :
- On est arrivées ?
- Vous ne voyez pas qu'on a les pattes en l'air ?
- Pas pochible! dit-elle.
Je ne sais pas ce qu'elle avait bien pu manger sur le bord de la carlingue au moment du choc, mais elle avait la bouche pleine de noir et elle parlait comme un Auvergnat...
- Vous avez mal ?
- Non. Je ne chais pas che que j'ai...
Elle n'avait rien, heureusement. Mais quelqu'un avait eu très peur: mon mari...

LA VRILLE A PLAT.

Une autre fois, je rentrais de voyage, je ne me rappelle plus d'où. Je sais en tout cas qu'il s'agissait d'une longue absence. J'avais fait toute une série de meetings loin de Paris. C'était un 14 juillet, j'en suis sûre, en 1926 ou 1927 je crois. J'avais à peine mis pied à terre, mes valises étaient encore dans le hangar, lorsque quelqu'un me dit :
- Il y a un client qui voudrait faire de l'acrobatie.
Je n'avais qu'une idée à ce moment-là: rentrer chez moi et me reposer. Mais un client de 100 francs ne se refusait pas.
Je décolle donc avec mon passager et je lui fais faire un looping... deux loopings (il n'était pas question de tonneaux avec le C.127). A la troisième boucle, j'entends une détonation, aussi forte qu'un coup de revolver. Et avant que j'ai eu le temps de me rendre compte de ce qui se passait, l'avion se met en vrille à plat. Ce n'était pas une situation brillante, mais la vrille à plat, je l'avais déjà connue: je m'en étais sortie à coups de moteur. Seulement cette fois c'était beaucoup plus grave: il y avait une partie de plan qui s'était déchirée, sur 1.40 mètre de long. Et si encore ce... cochon de plan avait fichu le camp ! - Avec un trou, je m'en serais tirée plus facilement ! - Mais non, la toile déchirée battait au vent et l'appareil continuait à vriller à plat malgré tous mes coups de moteur désespérés. En collant du manche à fond, j'ai fini par me mettre en glissade du côté opposé. Mais j'étais littéralement couchée sur le manche, car mon poids suffisait à peine à l'empêcher de répartir de l'autre côté.
Je ne sais vraiment pas comment j'ai fait pour revenir au terrain. Il y avait des hangars et, naturellement, une rangée d'arbres... J'ai réussi à me poser sur une roue et aussitôt j'ai tout coupé. Le passager était enchanté. Il avait voulu de l'acro, il en avait eu pour ses 100 francs. Lorsqu'il est descendu et qu'il m'a vue, il a commencé par ne cas comprendre ce que j'avais: mes machoires étaient tellement serrées que je n'arrivais pas à prononcer un mot.
Quand mon mari, qui s'était précipité, lui a montré dans quel état était le plan, le pauvre bou-gre a compris ce qui s'était passé et il a failli se trouver mal.
- Et maintenant, lui a dit mon mari, il faut repartir avec un autre avion, tout de suite. Sinon vous n'aurez plus jamais le courage de voler...
- Le malheureux ne voulait plus en entendre parler. Et je dois dire que, de mon côté, je n'étais pas beaucoup plus fière. Mais je savais que mon mari avait raison.
- Non, disait le passager, je vous assure que j'en ai assez pour aujourd'hui ! Je reviendrai un autre jour. Maintenant, c'est le tour de ma femme ! Moi cependant, je regardais mon avion
avec son plan cassé. Les mécanos n'arrivaient même pas à le rouler au sol: le peu de vent qu'il y avait ce jour-là suffisait à le mettre en crabe sans qu'on puisse le tenir...
Pour finir, nous sommes repartis tous les deux, le passager et moi, comme des grands, et je crois bien que de nous deux, c'était moi qui avais le plus peur: je tremblais des pieds et du manche sans pouvoir m'arrêter...
Ce n'est pas la seule occasion où j'ai failli me tuer avec un passager le jour de son baptême. Une autre fois, c'était en avril 1930, j'avais décollé avec une passagère et je me rappelle que le rabatteur avait eu du mal à la convaincre. Lorsqu'il me l'avait amenée, il m'avait glissé à l'oreille:
- Ça fait deux heures que je la travaille...

MES AILERONS NE RÉPONDENT PLUS, MON AVION A ÉTÉ SABOTÉ.

Soudain, au moment de me poser, je sens que les ailerons ne répondent plus. J'ai pensé que le câble de commande s'était détaché et qu'en me penchant je pourrais l'attraper, le tirer à moi et maintenir mon assiette sans me servir du manche. Mais quand j'ai tiré sur le câble, il est venu tout entier... C'était un sabotage, j'en étais certaine, car ce n'était pas le premier. Ce jour-là était un mardi. Or le dimanche, l'avant-veille, j'avais fini de voler plus tôt que mon mari et j'étais rentrée à la maison sans l'attendre.
Il arrive et me dit, furieux:
- Je ne veux pas que tu touches à ton moteur. Tu m'entends ? Jamais ! - Il y a des méca-niciens pour cela !
Je ne comprenais pas de quoi il me parlait car je n'avais naturellement pas touché à mon moteur. J'avais rentré le zinc et je l'avais laissé là, au milieu du hangar.
Or mon mari avait vu dans la pénombre quelque chose qui brillait: c'était une goupille toute neuve qu'on avait mise à la place de l'autre - une goupille pour les soupapes, et celui qui l'avait remplacée en avait mis une d'un millimètre au lieu de deux; et elle n'était pas fixée, juste posée en place... Sans le reflet providentiel qui avait attiré l'attention de mon mari, je me tuais sûrement le lendemain. Vous comprenez maintenant pourquoi le surlendemain, en l'air avec ma passagère, j'étais certaine que mon avion était saboté: on avait changé les câbles quelques jours plus tôt... L'avion s'était couché sur le côté et naturellement, il s'était mis en virage, en direction des hangars de béton. A grands coups de gomme, j'ai réussi à les éviter.
J'ai essayé de prendre un peu de hau-teur (le manche répondait encore en profondeur), mais tout de suite le zinc s'est mis en vrille. Cette fois, il n'y avait plus rien à faire. J'ai coupé le contact...

ENTRE DEUX POUTRES.

La passagère était à la place avant. Pour gagner du temps entre deux baptêmes, nous avions supprimé le dossier, remplacé par une simple courroie qui s'attachait avec un mousqueton une fois le client assis. J'ai réussi à attraper ma passagère et à la tirer vers moi par-dessus la courroie, pour essayer de la protéger autant que possible au moment du choc.
Elle était bien en chair, c'est le moins qu'on puisse dire et je ne saurais jamais où j'ai trouvé la force de la traîner jusqu'à moi. Il était temps: l'avion a percuté le toit d'une baraque en planches et la première chose dont je me souviens, c'est le bruit formidable que faisait l'hélice: elle était passée entre deux poutres du toit et elle continuait à tourner malgré le contact coupé. Quand elle a fini par s'arrêter, j'ai entendu la voix de ma cliente qui demandait :
- On est arrivées ?
Décidément, toutes mes passagères se passaient le mot !
On était arrivées et j'ai fait descendre cette imbécile heureuse par l'échelle des pompiers qui étaient arrivés, eux aussi, presque en même temps que nous, mais en meilleur état.
Le commandant du groupe 34, qui était accouru, m'a dit :
- Il y a un type ici qui transpire à grosses gouttes... Je n'ai jamais vu d'aussi grosses gouttes de sueur.
C'était mon mari. Lorsqu'il m'avait vue en difficultés, il avait sauté sur un vélo et il avait foncé vers moi à toutes pédales... Je m'en étais tirée une fois de plus. Mais je n'en avais pas fini avec ma passagère: elle gémissait sur ses bas qui avaient filé. N'importe qui à sa place aurait donné cent, mille, un million de paires de bas pour s'en être sortie à si bon compte. Pas elle: il a fallu que je lui donne les miens, que je les enlève et qu'elle les passe sur place, à côté de l'avion planté en pylône dans le toit de la baraque, tout près des fils électriques que nous avions coupés en passant (le Bourget était privé d'électricité) et même - horrible détail ! - à quelques mètres des feuillées que nous avions manquées d'un rien.
En mettant mes bas, la fille s'était aperçue qu'elle s'était foulé un pouce. Et elle gémissait :
- Je veux qu'on me fasse une piqûre antitétanique...
Pour une foulure sans la moindre trace d'écorchure ! Je vous demande un peu ! Là, j'ai explosé:
- Allez vous faire piquer où vous voudrez ! Et j'espère que vous en crèverez !
Pour le sabotage, il n'y avait pas de doute possible: en examinant l'avion, on constata que sur les cinq torons du câble, trois avaient été sciés...
Je n'aime pas beaucoup m'étendre sur cette question des sabotages. C'est très pénible, même quarante ans après ou davantage. Mais puisque j'ai accepté d'évoquer ces souvenirs, pourquoi ne pas dire ce qui est ? A cette époque, mon avion a été saboté plusieurs fois. Je n'ai aucune idée de celui (ou de ceux) qui se sont livrés à ces actes inqualifiables mais les faits sont là... Jalousie professionnelle ? Haine de l'aviation ? Plaisir de faire le mal ? Je ne sais pas, je ne saurai jamais. Mais puisqu'il y a tant de belles lumières dans cette histoire de l'aviation que j'ai vécue, je ne vois pas pourquoi je n'indiquerais pas aussi cette ombre au passage...

LES AUTRES FEMMES.

Que vous dire encore ? Evoquer les autres femmes que j'ai connues à l'occasion des meetings ? Je n'ai pas grand chose à en dire, au fond, qui ne soit déjà connu et je ne voudrais pas avoir l'air de les juger, simplement parce que le destin a fait de moi, en somme, la seule survivante. J'ai assisté, par hasard, au brevet d'Hélène Boucher, à Mont-de-Marsan, en 1931. Elle avait une main extraordinaire. Elle était douée comme peu de pilotes, notamment pour l'acrobatie. Beaucoup plus que moi, qui n'avais jamais fait de double commande. Mais les dons, finalement, ne remplacent pas l'expérience. Elle a fait des choses très bien, mais elle s'est tuée pour avoir essayé de virer avec ses volets sortis... ce qui ne pardonnait pas à l'époque.
Maryse Hilsz, que j'ai surtout connue dans les meetings comme parachutiste... Amy Mollison, qui a percuté dans la Tamise comme pilote d'essai pendant la guerre... Jean Batten et Léna Bernstein, et la charmante Edith Clarck, et Liesel Bach... et Amelia Earhart, je les ai toutes connues.
J'ai été particulièrement liée avec Maryse Bastié, j'y pense souvent, je ne l'oublierai jamais.
Au fond, même à l'époque, j'étais la seule à les connaître et à les fréquenter toutes.
Les meetings, je les ai vécus pour ainsi dire tous du début jusqu'en 1939. Je n'en parle jamais. Il a fallu que vous veniez me voir pour que j'y repense. Voyez-vous, je n'ai jamais aimé le passé.

Adrienne BOLLAND
(Propos recueillis par Claude Yelnick)
Publié avec l'aimable autorisation de la revue Icare (n°51)

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