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La Traversée
de la Cordillère des Andes
par Adrienne Bolland

Donc, j'étais devenue pilote chez Caudron,
dans les circonstances que je vous
ai expliquées la dernière fois. Je faisais des
meetings, je commençais à me sentir un peu à
l'aise en avion et, un jour, j'apprends par un copain qu'il y avait
(je le cite mot à mot) «une place de macchabée
à prendre en Amérique du Sud» :
«II y a encore un gars qui s'est cassé la gueule dans
la Cordillère...» Aussitôt, poussée par
le besoin de vaincre ma peur - car j'ai toujours eu peur en avion
- je vais voir Caudron :
«M. Caudron, je voudrais aller en Améri-que.»
J'ai cru qu'il allait lever les bras au ciel. Il y avait treize
mois que j'étais brevetée et j'avais quarante heures
de vol en tout et pour tout. Mais il commençait sans doute
à en avoir assez de mes excentricités:
«Si vous y tenez, dit-il simplement, on va s'en occuper.»
C'est ainsi que tout se décida... Il s'agissait, bien entendu,
de montrer aux Sud-Américains les avions Caudron et on avait
fait, là-bas, avant mon arrivée, toute une publicité,
pour faire un peu mousser mon voyage.
«Il se peut, avait fait dire Caudron avant mon arrivée,
qu'Adrienne Bolland profite de son séjour pour tenter la
traversée des Andes.»
J'avais bien pris mes précautions avec Caudron :
«II se peut..., si vous voulez. Mais pas avec les deux G.3
que vous me donnez. — On tâchera de vous envoyer un
meilleur avion.»
J'étais partie confiante... A la descente du bateau, je suis
accueillie par des quantités de gens.
«Mettez votre chapeau et nous allons vous présenter
aux journaux...» Un chapeau, à cette époque,
c'était indispensable pour une dame. Moi, je n'en portais
jamais. N'importe: nous allons voir les journaux. On boit pas mal
de Champagne et... je ne me rappelle plus très exactement
ce que j'ai pu raconter. Le fait est, en tout cas, que le lendemain
matin toute la presse annonçait, sans nuances: «Adrienne
Bolland est venue pour passer la Cordillère des Andes.»
Caudron m'avait donné pour mécanicien Duperrier, un
garçon on ne peut plus sérieux, qui ne plaisantait
pas avec le travail. Il me dit:
«Vous savez, moi, je ne suis pas venu ici pour me faire f...
de ma g... Il faut que vous preniez une décision tout de
suite !» Je télégraphie à Caudron pour
l'informer de la situation et lui demander l'avion promis: «Par
bateau, dis-je à Duperrier, nous l'aurons dans deux mois...»
Le télégramme de Caudron arriva sans retard :
«Prenez décision vous-même. Impossible envoyer
autre avion.»
Je n'avais plus qu'à tenter ma chance... Pourtant, sur place,
je n'étais pas encouragée. Tous les Français
de Buenos Aires me harcelaient pour que je renonce. Bref, j'étais
une illuminée, une folle qui faisait du tort à la
France. En arrivant à Buenos Aires, j'étais descendue
à l'hôtel Majestic. A partir du moment où ma
décision fut prise, je ne voulus plus voir personne, ni recevoir
aucun coup de téléphone. J'avais besoin de me concentrer.
J'avais décidé, au lieu de tenter le passage soit
par le nord, soit par le sud, de le chercher par la route la plus
directe, à partir de Mendoza par Upsallata, le Christ - cette
grande statue qui domine la chaîne, à la frontière
de l'Argentine et du Chili - Las Cuevas et Santiago.
Mon avion était déjà parti par le chemin de
fer pour Mendoza. J'étais en train de faire ma petite valise.
On frappe. J'ai cru que c'était la femme de chambre:
«Entrez !»
Je vois arriver une inconnue. J'étais nerveuse et la colère
m'a prise: «Qu'est-ce que vous venez f... ici ?» Elle
comprenait le français, je m'en étais aperçue
aux quelques mots que je lui avais dits:
«Vous êtes encore une Française qui vient m'annoncer
que je vais me casser la g...? Ça suffit comme ça,
je suis au courant, figurez-vous...».
Mais l'inconnue insiste. Son père est breton, sa mère
basque (ou vice-versa, je ne sais plus). Elle travaillait dans une
usine. Elle était timide, elle parlait le français
sans trop d'aisance. Je ne sais pas pourquoi, j'ai cédé.
J'étais peut-être contente, au fond, d'une diversion:
«Ecoutez-moi bien. J'allume une cigarette. Le temps que je
la fume, dites-moi ce que vous avez à dire. Après,
vous me fichez la paix. Entendu ?»
En cherchant ses mots, alors, elle commence à me raconter
une histoire incroyable: tout le voyage que j'allais faire, d'avance...
«A un moment, vous serez dans le fond d'une vallée
qui tourne à droite. Il y aura un lac. Vous le reconnaîtrez:
il a la forme et la couleur d'une huître, vous ne pouvez pas
vous tromper. Vous aurez envie de tourner à droite. Il ne
faut pas. Les montagnes sont plus hautes que vous ne pouvez monter,
mais...»
Comment cette fille ignorante pouvait-elle savoir qu'un avion plafonne
et que le plafond de mon G. 3 était, en effet, à peine
suffisant ? Elle conclut: «... Mais il ne faut surtout pas
tourner à droite. C'est à gauche. N'oubliez pas. Vous
verrez une montagne qui a la forme d'un dossier de chaise renversée...
- Vous connaissez la montagne ?
- Non, dit-elle en me quittant, je n'y suis jamais allée.»
Et ma voyante s'en alla sans un mot de plus. Le temps de faire,
en train, les 1'200 kilomètres jusqu'à Mendoza où
mon avion était arrivé avant moi, j'avais complètement
oublié toute l'histoire. J'avais autre chose à faire
qu'à penser à des prophéties. Mon Caudron était
entreposé sous une tente de toile au bout du terrain de Las
Tamarindos.
Je décolle, à peu près sûre de ne jamais
arriver. Je monte, assez péniblement, et tout à coup,
j'aperçois un lac. Machinalement, je me dis :
«Il est magnifique. On dirait une huître...» Aussitôt,
tout me revient. Je regarde, à gauche et à droite.
A droite la vallée avait l'air de s'ouvrir. A gauche, tout
paraissait bouclé, mais il y avait une montagne qui, en effet,
pouvait évoquer vaguement un dossier de chaise renversée,
à condition d'y mettre de la bonne volonté.
II fallait choisir. Je ne sais pas ce qui m'a poussée à
faire confiance à la petite Française de Buenos Aires:
j'ai tourné à gauche, en pensant:
«Et dire que pour une ânerie pareille, je vais sans
doute me casser la figure ! » J'ai volé pendant un
certain temps, sans rien dans la tête que la peur. De plus,
j'avais horriblement froid. Mes moyens ne m'avaient pas permis de
m'équiper convenablement et je m'étais couverte tant
bien que mal avec un pyjama, une combinaison de coton et un matelas
de vieux journaux. J'avais les doigts gelés, malgré
le papier-beurre dont j'avais essayé de les envelopper. Pas
d'inhalateur, bien sûr, et le col, avec sa statue du Christ,
était à 4 080 mètres. Je devais passer vers
4 200. Je volais depuis près de trois heures. J'avais beau
avoir pour neuf heures d'essence, je n'en menais pas large. Tout
à coup, sur ma droite, j'aperçois des cours d'eau
qui coulaient dans l'autre sens. Et tout de suite après,
la plaine, avec une grande ville presque droit devant moi. Santiago
? Ce n'était pas certain, mais des villes de cette importance,
il me semblait qu'il ne devait pas y en avoir des quantités
au Chili.
Le temps de me poser la question et j'étais dessus. On m'avait
dit que l'aérodrome était à 7 kilomètres
de la ville. Je fais un virage à gauche et j'aperçois,
sur le terrain, des points qui brillaient sous le soleil. En m'approchant,
j'ai compris: on m'attendait avec la musique militaire...
Avec mes doigts raides, j'ai eu l'impression que je n'arriverais
jamais à me poser sans casse. Mais tout s'est passé
on ne peut mieux. On avait étendu sur le terrain trois drapeaux:
celui d'Argentine (d'où je venais), celui du Chili et le
drapeau français. J'ai touché, hélice calée,
au beau milieu de nos couleurs. Je ne l'avais pas fait exprès,
mais tout le monde a crié au miracle:
«Quelle précision !».
Moi, naturellement, j'ai fait la modeste. De toutes façons,
j'avais trop froid pour discuter. Pour me sortir de l'avion, il
avait fallu me tirer et les Chiliens avaient cassé ma ceinture,
pourtant épaisse. Pour un peu, ils m'auraient cassée
en deux, aussi, à force d'enthousiasme. Le général
Contreras, qui commandait l'école de pilotage, avait préparé
du champagne en mon honneur. Je n'aurais pas pu l'avaler:
«Je voudrais un peu de café... et une glace. »
Les aviateurs n'en ont généralement pas dans leur
sac à main, mais ils m'ont apporté un miroir en pied.
J'avais une figure à faire peur: on ne me voyait plus les
yeux tant j'étais gonflée et mon visage était
barbouillé du sang que j'avais perdu à cause de l'altitude.
Une infirmière m'a retiré des caillots partout dans
le nez, dans les oreilles. Et puis j'étais tellement fatiguée,
surtout par les nuits blanches d'angoisse d'avant le départ,
que je me suis endormie sur place, malgré le café.
C'est le général qui m'a couchée, aidé
d'un capitaine. Ils m'ont déshabillée... Je ne l'ai
su qu'après.
Quand je me suis réveillée, ce fut du délire.
Tous les corps constitués se bousculaient pour me féliciter...
Sauf les Français. Après la réception, j'étais
en train de prendre un bain lorsqu'on frappa:
«Qui est là ?
- Je suis le ministre de France.
- Je désespérais vraiment de voir un Français
au Chili !»
La conversation, à travers la porte, avait déjà
un petit côté insolite, mais la réponse du diplomate
toucha au comique:
«Il faut me comprendre, dit-il. Quand on m'a dit qu'une Française
avait traversé les Andes en avion, j'ai cru que c'était
une blague. Comme c'est le 1er avril, n'est-ce-pas...» J'ai
passé une sortie de bain et c'est ainsi que nous avons fait
connaissance.
«Puis-je vous offrir quelque chose ? m'a demandé alors,
très mondain, le ministre de France. Un peu de fleur d'oranger,
peut-être ?»
Ce n'était que le début de mes rapports avec la colonie
française du Chili. Il était entendu que je devais
aller rendre visite au président de la République
:
«Mais vous ne pouvez pas y aller en combinaison, me dit-on.
- Désolée, mais je n'ai rien d'autre à me mettre.
- C'est impossible, voyons !
- Alors, j'irai en pyjama.»
Cela non plus ne convenait pas.
«Qu'à cela ne tienne, on va vous faire une robe et
aussi un chapeau.»
L'essentiel, n'est-ce pas, était qu'une femme qui vient de
traverser les Andes en avion ne ressemble pas trop, tout de même,
à une aviatrice...
Le temps de coudre la robe et de modeler le chapeau, l'heure de
la réception était largement passée: nous avions
quatre bonnes heures de retard, le chapeau, la robe et moi. Je priai
le président de me pardonner:
«Et dire que c'est pour être ainsi accoutrée
que je vous ai fait attendre !»
Le président du Chili éclata de rire, avec une décontraction
qui eût fait grand honneur à la colonie française
de Santiago:
«Mais je vous ai déjà vue en pyjama, dans les
rues de la ville! dit-il» C'est vrai et j'en convins.
«Vous êtes du reste beaucoup mieux en pyjama.
- Je sais...»
Ce n'était pas le moment de discuter.
«Demain, reprit le président, je crois que le programme
a prévu que nous passions les troupes en revue ensemble.
Voulez-vous me faire le plaisir de venir en pyjama ?» Le lendemain,
lorsque les Français me virent apparaître, j'ai cru
qu'on allait compter plusieurs crises cardiaques. Le président,
lui, était aux anges, et tous les Chiliens. En arrivant devant
le drapeau, j'ai eu un moment d'embarras. Quelle sorte de salut
peut bien convenir entre une Française en pyjama et le drapeau
chilien ?
J'ai eu l'idée de l'embrasser et la foule en délire
me prouva que mon idée n'était pas si mauvaise. Le
drapeau fut ensuite fixé à mon G.3 et j'ai fait un
vol d'honneur au-dessus de la capitale, avant de repartir pour Buenos-Aires,
en train.
J'avais laissé mon avion à Santiago, dans l'espoir
qu'il trouverait preneur contre espèces sonnantes. De fait,
il fut vendu, tandis qu'une bonne dizaine de «morceaux»
de mon hélice passaient de main en main, comme ceux de la
«vraie croix», si j'ose dire... A Mendoza aussi, on
avait mis les petits plats dans les grands et j'étais invitée
à trois banquets le même soir. Au dernier, j'étais
reçue par le Consul de France et la colonie française:
rien que des hommes et des rombières - il n'y a pas d'autres
mots - avec le double menton et le nœud de ruban autour du
cou. On aurait dit des guillotinées raccommodées à
la hâte. Pas une jeune fille, bien entendu: on me recevait,
puisqu'il paraissait que j'étais une espèce de célébrité,
mais on n'allait tout de même pas montrer à des demoiselles
comme il faut une femme qui risquait de leur donner le mauvais exemple...
On n'avait pas invité non plus mon mécano, sans doute
parce qu'on craignait de faire «peuple» et que Duperrier
ne vînt en salopette avec du cambouis jusqu'aux yeux. Tout
content, il était allé dîner avec des copains
et un médecin du cru à la bonne franquette. Pendant
le repas, le consul me proposa très gentiment d'ouvrir pour
moi les innombrables lettres et télégrammes qui m'étaient
adressés de partout.
«Vous pourrez manger plus à l'aise, me dit cet excellent
homme.»
J'acceptai avec plaisir, bien que mon appétit fût bien
émoussé par les deux banquets précédents.
Le consul ouvrait le courrier, jugeait d'un coup d'œil l'intérêt
de ce qu'il lisait et me le résumait d'un mot. Tout allait
se passer sans encombre et le diplomate sentait son inquiétude
s'apaiser lorsque je le vis se rembrunir:
«Ceci est... comment dirais-je... personnel, dit-il en me
tendant une lettre.»
C'était un mot de Duperrier et de ses copains:
«Quittez ces c... là, disait-il, C'est ici qu'on rigole...»
Je suis restée six semaines à Mendoza, attendant vainement
des nouvelles de Caudron (et surtout de l'argent...). Je ne pouvais
pas savoir que, pendant, mon absence, il s'était marié
avec une femme horriblement jalouse. Elle avait fait nommer son
beau-frère directeur et il interceptait tout mon courrier.
De sorte que c'est à peine si Caudron avait su que j'avais
passé la Cordillère...
Le président du Chili avait téléphoné
au président de la République française:
«Heureux le pays qui enfante de telles jeunes filles !»
(ou quelque chose de la même envolée : je cite de mémoire).
Il n'a jamais reçu de réponse et s'en étonna,
je l'ai su plus tard par des amis chiliens. Sans doute, à
Paris, les officiels s'étaient demandé de quelle louche
histoire d'enfantement ce président sud-américain
entretenait l'Elysée...
| Adrienne
BOLLAND |
Publié
avec l'aimable autorisation de la revue
Icare (n°58) |
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