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Pilote no 1... ou le gamin volant


de Henry Sarraz

Publié avec l'aimable autorisation des Editions Imprimerie Cornaz SA


I - Introduction

Le 27 juillet 1892 naquit à Avenches un chétif petit garçon qui reçut le prénom d'Ernest.

Son père était un riche marchand de vins, nommé Jules Failloubaz; sa mère était la plus jolie des deux filles d'un boulanger de la ville, le «père Heuberger».

L'enfant était bien un peu malingre, mais un avenir simple et sûr semblait grand ouvert devant ce fils unique.

Rien ne laissait prévoir que les vagues du Destin allaient dériver à grands coups la barque de sa frêle existence et lui faire subir un sort exceptionnel.

Ce fut pourtant ce qui arriva


Le vieux boulanger rendit normalement son âme A Dieu. Il laissait à sa femme Christine et à ses deux filles, pour toute fortune, sa boulangerie.

Peu de temps après, le marchand de vins mourut à son tour.

L'enfant n'a que quatre ans et il est déjà orphelin.

La mère réintègre alors la boulangerie avec son petit.

Maladive, mais très jolie et très frivole, la jeune veuve cherche un autre avenir. Elle ne réussit qu'à avoir une fille illégitime, dont elle cache quelque temps la naissance, comme un déshonneur. Néanmoins, les choses se tassèrent et la petite Gertrude rallia, elle aussi, la boulangerie.

Une mère, une sœur, une grand-mère et une tante vivant sous le même toit, cela faisait encore une famille au petit Ernest.

Malheureusement, en 1902 sauf erreur, la jeune mère mourut assez subitement. Rien ne laissait prévoir une fin aussi brusque. Usant d'une expression courante à l'époque, les vieux disaient :

- Elle s'en est allée «de la poitrine».

Cette disparition prématurée rendit l'enfant doublement orphelin et modifia à nouveau profondément sa situation familiale.

La fortune du père, Jules Failloubaz, passait entièrement sur la tête de son enfant. On disait cette fortune énorme. La rumeur publique l'évaluait à six cent mille francs de l'époque. Mais, légalement, le petit n'en pouvait disposer qu'à sa majorité.

La famille Heuberger elle-même n'était plus composée que de deux personnes: la grand-mère, âgée de 65 ans, et sa fille Marie.

Depuis la mort du boulanger, et avec un courage admirable, les deux femmes avaient continué à « tenir » la boulangerie. C'était leur seul moyen d'existence et elles étaient trop âgées pour en changer.

Si la veuve était le chef incontesté de la petite entreprise, Marie en était la cheville ouvrière, la machine à travailler. Devant la nécessité, elle avait remplacé le père au dur labeur du pétrin.
Pour la sauvegarde de la famille, pour la lutte contre la misère, pour les autres, elle avait tout sacrifié d'elle-même... Marie.

Elle avait été presque aussi jolie que sa sœur, mais la quarantaine avait passé sur elle sans qu'elle ait eu le temps de penser à son bonheur personnel.

Ses seules joies, elle les avait trouvées dans le bonheur donné à sa faible sœur et aux deux enfants de celle-ci.

Ces femmes appartenaient à cette race d'anciens petits artisans, pauvres et fiers, travailleurs inlassables qui vendaient leur travail pour presque rien. Elles se seraient crues déshonorées si elles avaient oublié de rendre «un rouge» sur un kilo de pain à 29 centimes.

Cette honnêteté scrupuleuse était du reste un des meilleurs moyens de maintenir la réputation du commerce et la clientèle.

D'autre part, un ouvrier représentait une charge insupportable ; elles n'en engageaient un que de temps en temps, pour reprendre des forces.

Dans cette catégorie du petit peuple, on avait un orgueil; celui de pouvoir dire :

« Nous gagnons notre vie avec nos bras... et nous ne devrons jamais rien à personne ! »

On luttait jusqu'à la limite des forces humaines pour ne pas tomber à la charge de l'Assistance publique. On était fier, et on en avait le droit.


La grand-mère et la tante étaient maintenant seules pour s'occuper en plus, des deux orphelins. Vaillamment, elles organisèrent leur affaire.

Ernest avait dix ans; il pouvait rendre quelques menus services. Elles le gardèrent à la boulangerie.

La petite Gertrude fut confiée A l'Orphelinat de la Broye, où elle passa toute son enfance. Les règles très strictes et les mœurs de l'époque ne lui laissèrent qu'un semblant de relations avec sa famille.

Les mensualités reçues de l'autorité tutélaire pour le petit garçon aidèrent peut-être quelquefois à payer l'ouvrier ou la pension de la petite à l'orphelinat ; mais ce n'est pas sûr et, en principe, les femmes disaient:

- Ça, c'est à Ernest !

C'est donc dans cette boulangerie, tout près de la vieille église, à l'angle de la ruelle du Temple et de la Grand-Rue, que le petit Failloubaz passa son enfance.

Plutôt faible et doux, le garçonnet se passionnait déjà pour ce qui allait vite et pour la mécanique.

L'ancien comptable du haras, Emile Chuard, m'a raconté que le gamin avait eu un malin plaisir à lui expliquer le mécanisme de la « roue libre » de sa bicyclette; ceci au temps lointain où tout le personnel du haras fédéral se rendait encore au travail sur des vélos à « roue fixe ».

Quelques méchantes langues insinuèrent bien que les deux femmes avaient mis la fillette à l'orphelinat parce qu'elle était pauvre, et gardé le garçon « parce qu'il avait de l'argent ».

Elles durent promptement battre en retraite. La grand-mère Christine montrait les dents:

- Nous ne devons rien à personne... L'argent du petit, on en reparlera quand il aura vingt ans !

Ce qui est certain, c'est que l'enfant était pour les deux femmes une joie et une raison de vivre. Elles l'adoraient, ce n'est pas trop dire... et l'enfant le leur rendait bien.

Ce qui est également indiscutable, c'est que les espérances d'héritage passées sur la tête de l'enfant ne modifièrent en rien la vie des boulangères. Elles continuèrent à travailler durement... et fièrement. Comme avant.


II - Mémoires d'un gamin de l'époque

En écrivant les lignes de ce chapitre, mon propos n'était pas de les placer dans une histoire d'Ernest Failloubaz.

Non. Je voulais seulement coucher sur le papier, pour mes camarades d'école et pour moi-même, quelques-uns des épisodes de notre première jeunesse.

Ce sont des souvenirs sur un « grand » de notre enfance dont les exploits sensationnels enflammèrent nos pensées, firent bouillir nos imaginations et vibrer nos cœurs de gamins.

Il restera toujours pour nous un être de légende.

Rien ne pourra jamais ternir la ferveur que nous lui avons gardée.

Quitte à me répéter par la suite, je modifie quelque peu ce récit et je le place ici.

Ce faisant, mon intention est de faire comprendre pourquoi, après la manifestation du cinquantenaire (en 1960), je me suis senti bien placé pour écrire cette histoire et pourquoi j'ai estimé qu'il était de mon devoir de le le faire.


Ce n'était un secret pour personne dans notre petit monde qu'Ernest Failloubaz était un passionné de vitesse et de mécanique.

Dès qu'il apprend qu'on peut actionner un vélo avec un moteur, sa bicyclette à roue libre ne lui suffit plus.

Il lit tout ce qu'il peut trouver au sujet de la nouvelle invention. Il s'excite et insiste tant auprès de sa grand-mère que celle-ci cède. Elle lui laisse acheter une motocyclette... « avec son argent à lui ».

C'était probablement la première qu'on voyait dans le pays.

Je ne m'en souviens pas de façon très précise, mais je me rappelle parfaitement l'avoir vue passer... à une vitesse qui n'était certainement pas très grande, mais qui me parut fabuleuse.

Comme toute la ville d'alors, et sans l'avoir vu de mes yeux, j'avais appris que Failloubaz était devenu fou de joie quand il avait reçu sa moto.

Il avait réussi à faire monter en croupe... sa grand-maman... En cet équipage, ils avaient tourné ensemble un véri-table carrousel autour de la grande fontaine du milieu de la ville.

La mère Heuberger sur une motocyclette !

Cela fit du bruit dans tout Aventicum, vous pouvez m'en croire. Et pendant longtemps.

La boulangère était connue comme une femme prudente, économe, et même dure ; mais, après cet événement, vous auriez questionné à son sujet n'importe quel habitant de la cité, il vous aurait répondu :

- La mère Heuberger ?... mais elle est folle de ce gamin. Il est si gentil et sait si bien la cajoler qu'elle fait tout ce qu'il veut.

Depuis ce jour aussi, tous les gamins parlèrent de lui comme d'un phénomène. Il devint le point de mire de nos jeunes imaginations et le principal sujet de nos conversations.

Inutile de préciser que nos idées ne se rencontraient pas du tout, oh ! mais pas du tout, avec celles de nos parents.

- Il faut être folle, disaient-ils de la grand-maman Heuberger, pour laisser un gamin s'amuser avec un outil pareil ! Vous verrez, un jour le moteur va sauter, et alors...adieu le petit Failloub!

Une paresse naturelle du langage populaire faisait qu'on ne disait pas Failloubaz, mais seulement « Failloub ».

Peu de temps après, il eut une auto. Toujours achetée avec « son argent » et avec l'autori-sation de la grand-mère, forcément.

Cette machine, je m'en rappelle parfaitement. Je l'ai touchée du doigt un jour qu'elle était arrêtée au bas de la route d'Oleyres. C'était une voiture basse et rouge. Les autres détails m'échappent, mais il me semble qu'on parlait d'une Bugatti.

Bien entendu, les aînés continuèrent à crier : « C'est de la folie ! » Mais nous, les gamins, nous étions éperdus d'admiration devant le grand jeune homme qui maîtrisait ces engins avec une désinvolture qui nous en imposait.

Lorsque le bruit courut qu'il avait acheté «un avion», j'étais à la première école primaire, dans une classe du rez-de-chaussée du collège actuel. Notre maîtresse s'appelait Mlle Malherbe. Dès ce temps, mes souvenirs sont précis, car ce fut le début d'une époque merveilleuse pour un groupe de gamins de mon âge.

Voici les « numéros » qu'il y avait dans cette « équipe ».

L'animateur, le chef (aujourd'hui on dirait « le caïd »), c'était «Hanzi».

Nous avions tous le même âge, mais nous étions déjà bien différents, en stature notamment. Hanzi était le plus grand et le plus fort; ses parents étaient propriétaires de l'Hôtel de la Couronne et ils exploitaient en même temps un domaine agricole. Hanzi était le cadet des six enfants de la famille Schüpbach; il en était en même temps l'enfant choyé et l'enfant terrible. Il était beaucoup plus avancé que nous dans tous les domaines.

Il y avait aussi le fils du docteur Perrin, « Maxi » ; le fils d'un ouvrier ébéniste « Riquet » ; le fils d'un marchand de chaussures « Jean-Louis ». Quant à moi, mes parents éditaient et imprimaient la « Feuille d'avis d'Avenches ». J'étais le favori d'Hanzi et il disait de moi en regardant les autres:

- C'est le plus petit de la nichée, mais il vous fait le poil...

Notre entente était parfaite.


Failloubaz avait fait construire une petite baraque en planches sur son terrain d'entraînement, pour y remiser son avion.

De la place du Casino on la voyait, tout là-bas, à « L'Estivage ».

Ce hangar nous hypnotisait, nous attirait comme un pot de miel attire les guêpes.

En sortant de l'école, nous foncions sur l'Estivage, mais nous n'osions pas aller jusqu'au hangar. On nous avait expédiés la première fois, alors Hanzi avait organisé autre chose.

Nous nous enfoncions dans la Tourbière d'alors... une jungle merveilleuse, pleine de trous d'eau, d'arbres tombés, de nids d'oiseaux, de fourrés impénétrables, avec des passages de bêtes. Cette jungle longeait tout le terrain où s'exerçait Failloubaz.

De sa lisière, où nous rampions comme des Comanches sur le sentier de la guerre, nous faisions face au milieu du champ où évoluait l'avion... « la Demoiselle »... Nous ne savions pas le reste de son nom.


"Failloub" et sa demoiselle (document René Grandjean)

Le moteur crachait, l'hélice tournait, nous hypnotisait et Hanzi expliquait :

- C'est comme l'hélice d'un bateau, mais ça visse pas dans l'eau. Ça visse dans l'air et ça traîne l'avion... C'est pas l'hélice qu'il faut regarder, c'est les roues. Faut voir si ça colle ou si ça décolle !

Alors on épiait les roues. Le terrain était mal plat. Parfois l'avion sautillait sur des grosses mottes et on croyait que ça y était.

Et puis, un beau jour, comme ça, tout d'un coup, les roues ont lâché le plancher des vaches de l'Estivage... la « Demoiselle » volait...

Pas haut... environ un mètre. Pas bien longtemps non plus d'ailleurs.

Tant qu'elle a été en l'air nous n'avons rien pu dire, nous avions le souffle coupé. Mais quand les roues ont repris le sol, nous avons gueulé plus fort que des lions dans la jungle :

- Vive Failloub !... Il a décollé !

Personne ne nous a entendus. Là-bas, le moteur faisait un bruit du tonnerre; il n'y avait que quelques hommes sur le terrain et c'était loin. Nous avons encore vu l'avion rouler vers le hangar et les hommes qui couraient autour.

Alors, nous avons filé comme des lièvres... pour aller faire les malins avec la nouvelle, en ville.
Là, nous avons été très déçus... les gens savaient déjà. Il paraît que Failloub avait déjà décollé le matin, pendant que nous étions à l'école... et même avant, avec l'avion de Grandjean.

Depuis, tous les jours, nous filions vers la Tourbière. Nous y étions incroyablement tranquilles. Personne n'y venait jamais. Les creux de tourbe étaient dangereux mais nous savions les contourner. Quand il n'y avait pas Failloub, il y avait le sentier de la guerre, les nids...

Un jour, nous avons décidé d'y aller le matin, avant l'école.

Ça a très mal fini pour Hanzi et pour moi.

A peine arrivés, il aurait fallu remonter. C'est du reste ce que firent les autres. Quant à nous, nous avions perdu la notion du temps, probablement. Sentant qu'on était en retard, Hanzi a dit:

- Qu'on arrive avec un quart d'heure de retard, ou bien avec une heure, «l'engueulée» sera la même !

Ce qui fait que nous sommes rentrés comme des grands garçons... pour le dîner. Il n'y a pas eu besoin d'explications, nos parents ne savaient rien encore.

Comment cela s'est décidé, je ne m'en souviens pas. Mais, l'après-midi, au lieu d'aller à l'école, nous avons remis le cap sur la Tourbière.

Où ça a commencé à devenir dramatique, c'est vers le soir, quand on a découvert « qu'on n'osait plus rentrer à l'école ».

Ça a duré une petite semaine ainsi; nous rentrions pour les repas.

Aux premiers soupçons de nos parents, nous avons pris des airs et trouvé des explications très variées.

Ce sont des petits « avis » jaunes, envoyés par la Commission scolaire à nos paternels, qui firent découvrir nos mystères.

On était encore très loin du temps de la psychanalyse...

Mon père m'a flanqué une « repassée » dont je me souviens encore et il m'a reconduit lui-même à l'école. Là, devant tous les autres, j'ai dû me mettre à genoux, demander pardon à la maîtresse et jurer de ne pas recommencer.

Pour Hanzi, le programme a été le même...

Le directeur des écoles, le docteur Maurice Perrin, avait été invité à assister à la cérémonie... Après avoir demandé et entendu nos piteuses explications, il a tiré la conclusion de l'aventure en ces termes :

- Hanzi, tu es un mauvais capitaine... et toi, dit-il en me montrant du doigt, tu es son bon lieutenant !

Pas très psychologue, le bon docteur... Avec une phrase comme celle-là, il nous cimentait l'un à l'autre.

Au fond, il nous parut le moins sévère de nos juges. Hanzi était convaincu qu'il était surtout bien content que Maxi, son fils, ne soit pas dans le coup... Un pur hasard !


A peu près à la même époque, je me souviens que mon père nous a dit, après avoir reçu un coup de téléphone :

- Cette fois, il faudra tous y aller. Grandjean volera, son avion est prêt.

Ce devait être un dimanche, car nous y sommes allés en famille. Mais ce n'était pas à l'Estivage; c'était peut-être vers le haras. Je revois de grandes barrières de bois et des files de monde entre deux.

Le beau monoplan de Grandjean me sembla immense; bien plus grand que la « Demoiselle ».
L'aéro a passé, viré et repassé plusieurs fois devant nous, à toute vitesse. A chaque passage, il semblait qu'il allait décoller.

Finalement, l'appareil s'est arrêté. J'ai vu Grandjean descendre en faisant de grands gestes. Un homme est venu dire à mon père qu'il y avait quelque chose qui ne jouait pas, dans le moteur, je crois... et que c'était fini pour aujourd'hui.

J'étais peu déçu car, à voir l'aisance et la vitesse des manœuvres, on sentait qu'il aurait pu s'envoler. Je n'ai regretté qu'une chose: j'aurais voulu revivre le moment pathétique du décollage de Failloubaz. J'avais un hurlement de triomphe fin prêt au fond de la gorge, mais je n'ai pas pu le sortir.


Quelques mois plus tard, nous avons eu deux nouveaux camarades à l'école, des jumeaux, un garçon et une fille. Le garçon s'appelait Martin Vogel.

Leur père avait été appelé à Avenches comme mécanicien pour l'aérodrome. En même temps, il tenait le magasin de vélos du milieu de la ville. On disait partout que ce techni-cien avait construit tout seul un moteur d'avion.

En apprenant que « Vogel » voulait dire « oiseau », nous avons été impressionnés en même temps que nous avons appris notre premier mot d'allemand... à part les jurons, bien entendu.
Inutile de dire que notre équipe s'attacha immédiatement à Martin.

Ce nouveau camarade nous fit avoir quelque chose dont nous rêvions et qui fit pâlir de jalousie tous les autres gamins de la ville.

Avec Martin, nous avons eu accès aux hangars d'aviation.

Quand le papa Vogel descendait à l'Estivage pour ausculter un moteur ou réparer un aéro, il était très rare qu'il ait avec lui tous les outils nécessaires. Il manquait presque toujours... justement celui qu'il aurait fallu.

Martin était son estafette. Il avait ordre de descendre à l'Estivage après l'école et, chaque fois qu'il manquait un outil, il devait aller le chercher en ville... et au galop.
Nous nous collions à lui.

Parfois, Martin avait mal compris, ce n'était pas le bon outil. Et ça gueulait... en allemand. Pas commode le père Vogel.

Il fallait refaire le voyage Estivage-Place de l'Eglise pour une clé anglaise ou une pince spéciale... Aller et retour, cela faisait deux bons kilomètres (avec forte dénivellation). Nous filions comme une meute de jeunes lévriers et, au retour, nous étions au cœur de la place.

Ainsi, parce que nous rendions de petits services, on nous tolérait. On nous faisait même parfois faire un petit travail : balayer les hangars.

Un jour, un loustic de là-bas (je crois bien que c'était celui que les aviateurs appelaient «Bifteck») nous avait proposé ce boulot en nous disant :

- Si vous voulez devenir aviateurs, il faut commencer par savoir manier le manche à balai !

Qu'est-ce qu'on n'aurait pas balayé, je vous le demande, pour devenir aviateurs... Mais le «manche à balai» demeura longtemps un mystère pour nous.

Tout le monde en parlait et nous savions qu'il en fallait un sur un avion. Quant à savoir comment c'était fait, c'était une autre histoire.

A force de chercher (nous n'osions pas demander), nous en étions arrivés à penser qu'il devait s'agir d'une longue pièce de bois, dans le genre d'un manche de balai de cuisine; pièce qu'il fallait enfiler quelque part dans la machine pour la faire marcher... Quelque chose comme la clé dans une serrure, quoi !

Une fois, en balayant, nous avions furtivement à moitié décloué, «en douce», une planche de la paroi d'un hangar... Enfin, un après-midi, vers le soir, lorsque tout le monde fut parti, nous nous sommes faufilés dans la baraque, précautionneusement... comme dans un sanctuaire.

Il y avait là la « Demoiselle » et le Blériot.

En entrant au Paradis, on ne doit pas éprouver une jouissance supérieure à celle que nous avons eue là.

Nous avons pu voir de près, toucher... nous asseoir sur le siège de la «Demoiselle».

Le siège ? C'était comme un grand mouchoir de poche attaché aux quatre coins. Quand on était assis dessus, les jambes pendaient dans le vide, à vingt ou trente centimètres au-dessus du sol.

Quant au Blériot, les mécaniciens lui avaient enlevé les roues et il était juché sur des grands plots. Il avait comme un volant vertical sur le côté. On n'a pas pu y monter... c'était trop haut et ça branlait.

Martin voulait absolument nous faire voir qu'il était le fils de son père, le mécano. Il a prétendu qu'on ne pouvait rien faire sans le manche à balai. Alors, on l'a cherché, cherché... mais on ne l'a pas trouvé.

Lorsque nous avons quitté le hangar, après avoir remis la planche en tapant sur les clous avec un caillou, nous étions convaincus que les aviateurs avaient caché le manche à balai, comme on cache la clé des coffres-forts.


Et il y eut encore de beaux jours...

Quelquefois les mécanos nous laissèrent nous placer derrière l'avion pendant qu'ils essayaient le moteur, roues de l'avion calées. Un homme empoignait l'hélice avec les deux mains, lui faisait faire de force deux ou trois tours en la maintenant, puis il la lançait de toutes ses forces et sautait en arrière. Alors, le moteur ronflait et nous étions presque renversés par un ouragan... le vent que l'hélice coupait et crachait en arrière !

Un jour, Grandjean était vers le hangar avec son avion. Failloubaz était là. Il y a eu un grand remue-ménage et on nous a planqués sous les ailes de l'avion. C'était pour prendre une photo.

Une autre fois, enfin, on nous a demandé de tenir l'avion, vers la queue, et de ne lâcher qu'au commandement.

Le moteur a ronflé, ronflé... nous nous sommes cramponnés de toutes nos forces au fuselage, dans un ouragan soufflant en tempête.

L'avion n'est pas parti... Heureusement, car nous n'aurions pas pu décrocher, ni entendre un commandement dans le vacarme de l'hélice et du moteur.

Les mécanos ont dû bien rigoler cette fois-là.

Mais nous, nous étions dans la jubilation. Nous étions fiers à en crever.

Après ça, s'il manquait une pince ou un écrou, le père Vogel pouvait bien nous faire faire quatre fois de suite le voyage Estivage-Place de l'Eglise. C'était chaque fois la course de vitesse, les pieds touchant à peine le sol... nous volions !

En général, lorsque Failloubaz venait, les hommes nous disaient :

- Loin, les gamins !

On se « tirait » derrière les hangars et on regardait.

« Il » allait vers les mécanos, discutait avec eux, les faisait lancer le moteur, l'arrêtait, descendait de l'avion et re... discutait.

Nous avions repéré une chose: si Failloub retournait sa casquette et se l'enfonçait à rebours sur le crâne, on était sûrs... il allait voler.


Le meeting de 1910 ne m'a pas laissé de souvenirs particuliers. Petit être minuscule perdu dans une foule immense, je n'ai pratiquement rien vu, si ce n'est l'avion en l'air.


Le premier meeting suisse d'aviation: Avenches 7 octobre 1910 (document René Grandjean)
Le Blériot (moteur Anzani 3 cyl. 20 CV), Failloubaz est sur son appareil; debout à droite, Grandjean examine la machine.

A celui de 1911, par contre, j'étais mieux placé. Agrippé sur une barrière près du chemin, je voyais beaucoup de choses. Les avions étaient alignés de l'autre côté de la route, nez pointés en direction du lac de Morat, et je voyais les pilotes monter sur leurs aéros.

Il y avait Failloubaz, bien sûr, mais il y avait aussi Grandjean, Durafour, Taddeoli, Wyss...

Tous ces noms d'hommes-volants tournaient avec rage dans nos cervelles de gosses. Nous étions déjà des « mordus » de l'aviation, des supporters de l'enthousiasme pour le sport-roi du moment.

Nous les admirions tous, mais notre champion, notre idole, notre étoile, celui auprès duquel même l'empereur de Chine « ne pesait pas un pet-de-coucou », comme disait Hanzi... c'était Failloub !

Nous savions qu'il triomphait partout, enlevait les premiers prix dans tous les meetings... jusqu'en France !

Nous savions aussi qu'il avait conquis le premier brevet suisse de pilote « en faisant du slalom avec son avion entre des poteaux électriques », car nous étions sûrs que c'était « ça » qu'il fallait savoir faire pour « passer le brevet » !


Il y avait toujours davantage de monde à l'Estivage.

On l'appelait maintenant « l'Aérodrome ».

Il y avait un chef pilote : Durafour... et beaucoup d'élèves. Mais Failloub restait notre idole. Il faisait toujours le coup de la casquette pour s'envoler... D'une main il ramassait ses cheveux blonds, de l'autre il enfonçait la casquette à rebours jusqu'aux sourcils et se rabattait la visière sur la nuque.

Sa casquette ? c'était un casque de vol idéal. Avec elle ainsi posée, il avait une visibilité totale et pas un cheveu devant l'œil. Il fonçait dans le ciel à visage nu et les yeux grands ouverts.
Ah ! cette casquette !

Tous les gamins voulaient des casquettes et, pour courir, ils les portaient « à la Failloub ».
Le jeune homme-volant nous plantait dans le cerveau des rêves générateurs d'envolées incroyables.

Nous grimpions sur le vieux mur romain de la gare, cherchant un point toujours plus élevé pour sauter en étendant les bras, pour essayer de comprendre... pour voler.

A force de discutailler entre nous, nous en étions arrivés à la conviction que seule la vitesse permettait de tenir l'air. Hanzi, péremptoire, nous expliquait la chose ainsi :

- Regarde un moineau qui saute du toit... si y « rame » pas tout de suite avec les ailes, y se fout par terre... Y faut ramer, j'vous dis !

Alors, le soir, en s'endormant, on entrait dans les rêves... On essayait... et on ramait.
En songe, je me mettais à courir, courir... je galopais toujours plus fort, toujours plus vite... Soudain, je ne sentais plus le sol sous mes pieds... alors je «ramais» avec les bras... Je m'élevais facilement et je faisais le tour du clocher de l'Eglise avant de redescendre, en soignant mon atterrissage. Je volais... comme Failloub !

Je pouvais faire ce rêve presque à volonté. Il me suffisait de bien y penser en m'endormant... et ça repartait !

Il y avait aussi à cette époque un refrain à la mode, né je ne sais où, que nous chantions à tue-tête et dont la mélodie m'est restée dans les méninges:

Ah ! quittons la bécane,
Pour l'aéroplane, pour l'aéroplane... à... ne...
Ah ! tout est bien plus beau
Quand c'est vu d'en haut,
Quand c'est vu d'en haut... d'en haut !

Ce doit être vers cette époque aussi qu'apparurent les biplans Dufaux.

Nous savions tous que Failloubaz avait acheté la licence et qu'il allait fabriquer ces aéros... Ça c'était des avions !

Hanzi résumait ainsi la situation du moment :

- La « Demoiselle » ?... une mouche ; à peine envolée, il faut vite qu'elle cherche un coin pour se poser ! Le Grand-Jean et le Blériot ? ... des libellules... bien jolis mais trop légers... un coup de vent tout fout le camp ! Les Dufaux, ça alors... deux paires d'ailes, mon vieux, et un moteur qui « rame » ; ça tient l'air tout seul... y faut des manœuvres pour le faire redescendre !

Oui, ne vous en déplaise, c'est avec des arguments de ce genre que la toute petite jeunesse avenchoise suivait les progrès de la construction aéronautique d'alors.

Nous avions perdu le contact avec l'aérodrome. Il n'y avait plus de place pour les gamins là-bas et je ne me rappelle pas avoir vu décoller un Dufaux. Mais il y avait tous les jours des avions au-dessus de la ville et nous les connaissions bien, allez !

Nous savions que, dès qu'un apprenti pilote pouvait tenir l'air, la première performance qu'il tentait était le survol de la cité... pour qu'on le voie, naturellement.

Lorsqu'un monoplan passait, c'était toujours à faible altitude ; juste assez haut pour ne pas s'accrocher au coq du clocher de l'église. Ces aéros passaient vite et remettaient immédiatement le cap sur l'aérodrome. On avait à peine le temps de les voir.

On savait... c'était un élève... un nouveau dont on cherchait à savoir le nom. Parmi les noms qui nous devinrent vite familiers, il y eut : Georges Cailler, Louis Gacon, Paul Beck, Henri Kramer, Marcel Pasche, Paul Wyss, Marcel Lugrin et bien d'autres encore.

Les Dufaux étaient faciles à repérer, grâce à leurs deux paires d'ailes. Mais nous les reconnaissions avant de les voir. Beaucoup plus puissants du moteur et plus sûrs en vol, ils s'élevaient d'abord par plusieurs tours dans la plaine avant de venir survoler la ville. On entendait le moteur longternps avant de voir l'avion. Il ronflait dans l'air tranquille tic !a petite ville, où tout était calme alors, car il n'y passait pas tous les jours une auto.

Volant très haut, le Dufaux semblait passer beaucoup plus lentement... On avait le temps de le regarder longuement. Il allait droit devant lui, stable et sûr de ses ailes comme une buse qui plane. Il semblait toujours vouloir aller très loin... partir pour ne plus revenir...

Ça, c'était Failloub...

Ou Durafour ? Car lui aussi, maintenant, pilotait tous les avions.


Photo René Grandjean

Failloub était roi, Durafour était prince du sang... et les élèves ne manquaient pas. On travaillait ferme à l'aérodrome.

Naturellement, il y avait souvent « du bois cassé », comme on disait à l'époque. Voler était difficile, oui, mais atterrir sans casse l'était encore bien davantage.

Failloub, lui, ne cassait jamais rien. Il se posait toujours « comme un papillon sur une fleur », là où il voulait... Mais les autres...

Notre marotte devint alors de ramasser des souvenirs, des morceaux d'avions.

Mais pas n'importe quoi, non, non... Le « frêne d'avion », les bouts d'ailes ou de fuselage ne nous intéressaient pas ; il y en avait à tous les capotages...

Ce qu'il nous fallait, c'était « de l'hélice ».

Par notre camarade Riquet, nous savions tout le soin et la précision que mettait son père (Charles Schrecker) à la fabrication de ces merveilles. Dans l'atelier des frères Brog, nous avions pu voir de près de ces hélices en beau bois brun, polies, luisantes, aux courbes admirables, tranchantes comme des épées...

C'était ça qui nous attirait, l'hélice... le machin qui vissait dans l'air !

Un jour d'école, à la « récré », nous étions sur la place du Casino quand le bruit d'un moteur gronda sur le marais. Pour voir, on court vers la Promenade, et le bruit cesse subitement.

- Il est là-bas ! sur l'arbre... crie un gamin, le bras pointé en direction des « Eterpis ».

Nous descendons ventre à terre et nous arrivons sur place en même temps qu'un homme qui venait au galop depuis l'aérodrome.

L'avion était « aguillé » sur un grand chêne, à environ cent mètres du stand et à quelques mètres au bord de la route du haras.

Au pied de l'arbre, un homme marche de long en large. Il allume une cigarette et jette rageusement plusieurs allumettes que le vent lui souffle dans les doigts.

Nous ne l'avons jamais vu de près, mais aucun doute n'est possible... c'est Durafour !
Il n'a pas du tout l'air content de nous voir.

Vous pensez... des gamins venus regarder un chef-pilote qui a tout bonnement laissé son train d'atterrissage s'accrocher à la cîme d'un arbre ! C'est rageant... Il s'en prend à l'homme de l'aérodrome :

- Qu'est-ce qu'ils foutent par là-bas ? Ils devraient être là ! Nom de... !

Nous sommes sidérés. Quoi ? il n'est pas mort ? Il a pu sortir de l'avion, descendre tout seul du grand chêne... et il enguirlande encore l'homme de l'aérodrome !

Le pauvre est tout essoufflé, tant il a couru. Il ne comprend pas pourquoi on « l'engueule », mais il a l'air très content de voir que le chef est intact. Il repart au petit trot en disant :

- Ils viennent... je vais les chercher...

Durafour nous regardait ; il m'a semblé qu'il avait d'énormes yeux noirs. Petit à petit, il s'est calmé... il a probablement vu dans nos regards l'admiration sans bornes qui grondait en nous.
Mais la récréation était terminée. Nous sommes remontés en trombe, pressés d'aller raconter l'affaire là-haut.

J'avais eu le temps de ramasser un bout de bois brun, que j'ai pris pour une fragment d'hélice. Ma mère l'a soigneusement emballé dans un papier et l'a posé tout au-dessus d'une grande armoire. Il est resté là-dessus au moins quinze ans et a finalement disparu lors d'un déménagement. Je l'ai bien regretté.

Le grand arbre fut baptisé le « chêne à Durafour ».

Sans que personne l'ait voulu, il y a eu deux baptêmes ce jour-là : celui du chêne et celui de l'aviateur...

Depuis cette aventure, nous, les gosses, on n'appela plus jamais Durafour autrement que «Duracuir». Nous sous-entendions par ce mot qu'il était un « dur du cuir » et en même temps qu'il serait « dur à cuire ».


Un autre jour, le bruit a couru que Failloub ne volerait plus jamais... Ça nous a coupé le souffle.

Les aînés racontaient qu'il y avait dans le ciel des « trous d'air », des endroits où l'hélice ne pouvait plus visser.

Failloub avait fait un vol avec son ami Gustave Lecoultre. Aux environs de Payerne, l'avion avait passé dans un de ces trous et il avait piqué du nez... Il tombait, tombait à toute vitesse... Ce n'est qu'au tout dernier moment, quelques secondes avant que l'avion s'écrase au sol, que Failloub avait pu redresser et reprendre de la hauteur.

Il avait encore pu ramener l'avion à la place d'atterrissage mais, lorsqu'il en était descendu, il était blanc comme un mort et tremblant d'émotion. On disait qu'il avait eu si peur que jamais il n'oserait remonter sur un avion.

Pendant plusieurs jours nous avons cru que c'était vrai... nous avons en vain tendu l'oreille et scruté le ciel.

Puis on a revu un Dufaux... Etait-ce Failloub ou Durafour ?

Enfin, on a su que Failloub avait bel et bien rempoigné le manche à balai. Notre tension intérieure a encore augmenté de quelques ampères. Notre champion était encore plus formidable qu'avant, il avait une étoile de plus...

Que dis-je ? une ?... non, deux étoiles, puisque maintenant il était fiancé à une des plus jolies filles de la cité.

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"Pilote no 1... ou le gamin volant" de Henry Sarraz
Extraits publiés avec l'aimable autorisation des Editions Imprimerie Cornaz SA

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