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SUSPENSE SUR LA FORET VIERGE
par Roland Richer de Forges
Nous
sommes en saison sèche au Gabon en ce jour de juin 1966.
Depuis plus de deux ans j'étais pilote dans cette sympathique
compagnie TRANSGABON dont notre patron Jean-Claude
Brouillet a si bien raconté les débuts dans son
livre «L'AVION DU BLANC» (édition LAFFONT).
Nous volions à haute cadence sur un peu
toutes les machines que nous avions, du petit Piper PA18 au DC4
et il n'était pas rare de nous voir changer d'avion plusieurs
fois par jour. Il me souvient d'une journée particulièrement
gratinée ou ayant décollé de nuit de PORT-GENTIL
en DC3, à mon arrivée je sautais dans un DRAGON pour
un aller/retour LIBREVILLE/ NDJOLE et re-partir ensuite sur la GUINEE
équatoriale avec un BEECH 18, puis au retour de BATA prendre
un CESSNA 310 pour Mounana aux mines d'uranium, pour finir par un
ravitaillement de forestiers à COCO BEACH pour mes amis SYLVAIN
avec un CESSNA 170. Nous n'avions donc pas le temps de nous faire
bronzer sur les plages magnifiques de LIBREVILLE et d'ailleurs,
ou de participer souvent à des chasses ou des parties de
pêche avec des amis, mais quand on est aviateur on est fait
pour voler. Malgré tout, j'ai toujours conservé de
très bons souvenirs de ce pays ou je serais bien resté
y finir ma carrière si des problèmes familiaux ou
extra-aéronautiques n'en avaient décidé autrement.
Ce 9 juin donc, à ma descente de DC3, retour
de PORT-GENTIL, j'apprends que je repars avec le NORSEMAN sur MITINDI.
Le NORDUYN
UC 61 «NORSEMAN» est un gros monomoteur propulsé
par cet excellent moteur PRATT & WITTNEY R1340 ANI de 6OOcv
que j'ai eu l'occasion d'apprécier sur T6 et sur «GRUMMAN
MALAR», c'est une machine robuste, conçue pour le Grand
Nord Canadien. C'est ainsi que le réservoir d'huile contribue
au réchauffage de la cabine de pilotage, ce qui sous l'équateur
est un peu superflu ! Le constructeur de cet avion «CANADIAN
CAR AND FOUNDRY», faisait autrefois et peut-être encore
du matériel ferroviaire. C'est sans doute pour cela que l'accès
aux places avant se fait par une portière semblable à
celles existantes sur les wagons d'avant-guerre, avec la fenêtre
coulissante verticalement avec une sangle à trous. C'est
un avion spacieux qui permet de charger facilement une tonne. Son
pilotage demande une certaine adaptation, tant en conjugaison qu'en
force et amplitude les amortisseurs du train sont fermes et un kiss
landing n'est pas toujours évident. Bien sûr, notre
TR-LKP n'est pas neuf, il est souvent sujet à des pannes
électriques intermittentes qui laissent perplexes les mécaniciens,
mais dans l'ensemble c'est un bon tracteur qui va partout et possède
une bonne stabilité, même par gros temps.
Notre ami LEFEVRE, chef d'escale, a vérifié
le chargement à destination des prospecteurs du BRGM (bureau
de recherches géologiques et minières) qui oeuvrent
à la limite de l'immense forêt des abeilles, pratiquement
au centre du GABON.
Le terrain de MITENDI n'est autre qu'une savane pentue d'environ
neuf cents mètres, les prospecteurs y ont planté leurs
tentes dans la partie haute, c'est d'ailleurs moi qui suis allé
les y installer en DC3 avec mon ami ODDOU il y a quelques mois.
Il est près de 11 heures lorsque je décolle lourdement
chargé de ravitaillement de pièces diverses, d'un
fût d'essence et d'un autre d'huile. Lentement, avec un vario
de deux cents à trois cents pieds-minute, je me hisse à
travers la couche de strato-cumulus omniprésente en cette
saison, et me stabilise tranquillement au dessus à trois
mille cinq cents pieds. Mille huit cent cinquante tours minutes,
vitesse cent dix nœuds, l'avion bien trimé, la couche
de nuages semble assez compacte, au loin devant moi émergent
à peine quelques sommets des monts de Cristal, sur ma droite,
l'estuaire du Gabon se devine à l'épaisseur moindre
des nuages et s'estompe vingt cinq minutes plus tard, ce qui me
permet de vérifier mon estime par le travers de Kango (à
l'époque le GPS n'existait pas, de même que le DME
à Libreville). Je sors un roman policier de ma sacoche, sur
le volant et suivant une vieille habitude, bouquine en jetant de
temps en temps un coup d'œil rapide sur les instruments.
Le bruit de cet avion étant assez conséquent, j'ai
mon casque sur les oreilles, la fréquence de route 118,1
affichée, et il ne reste plus qu'à espérer
que dans une cinquantaine de minutes je trouve un trou dans la couche
de nuages pour pouvoir descendre.
Devant moi le capot vibre comme d'habitude: tout va bien. Soudain,
le silence... c'est saisis-sant, rien que le bruit de l'hélice
qui tourne en moulinet et l'air qui siffle par tous les interstices
de la cabine. J'ai laissé tomber mon livre ! La lampe rouge
de pression d'essence est allumée, et ça chute rapidement
! Vite je change de réservoir, rien ne se passe, avec la
pompe de secours à main située sur le coté
gauche de la cabine, je pompe frénétiquement, toujours
rien Je passe sur le réservoir de fuselage, toujours rien,
et je rentre dans la couche. Vite la radio:
- «MAYDAY, MAYDAY, MAYDAY ! TANGO ROMEO LIMA KILO PAPA de
Libreville à Mitindi, passé le travers de Kango il
y a dix minutes, moteur stoppé, panne circuit essence, je
rentre dans la couche à deux mille pieds !»
Sur ce, la pompe à main que je n'ai pas arrêté
de manipuler à grande cadence à produit son effet
car le moteur repart, je laisse pendre le micro au bout de son fil
et me remets en montée en espérant ne pas accrocher
une crête.
Vite je récupère le micro et l'annonce. C'est prématuré,
car de nouveau le moteur s'arrête. Pourtant je pompe à
tout va !
- «A tous les avions ! le moteur s'est encore arrêté
! je suis à moins de deux mille pieds dans les monts de Cristal
!»
Le DC3 TR-LKL piloté par Jacques Henri Thiebault (actuellement
en retraite) et Robert Chavary (actuellement moniteur bénévole
à Fréjus) me répondent:
- «Tiens bon, on transmet à Libreville, si tu te crashes
on t'enverra un hélico»
Je sors 10° de volets avec la manivelle située au plafond,
en espérant pouvoir ainsi me crasher dans les arbres avec
un impact moins rapide et débouche dans une étroite
vallée boisée sur un petit cours d'eau torrentueux
envahi de lianes et de brousse. Cette fois-ci, j'y ai droit ! Je
suis à peine à mille pieds et je vise déjà
un bouquet d'épais parasoliers qui amortira peut-être
le choc. Les avions parlent entre eux, il y a Marcel Mercadal qui
va à N'djolé en provenance de Lambaréné
avec un Cessna 185, il est sous la couche, sur l'Ogoué, c'est
clair avec 500 pieds de plafond !! Je redoute le crash et surtout
la tonne de fret que j'ai derrière moi prête à
m'écraser.
- «On l'entend plus!... c'est mal pavé par là
!!!» (comme c'est rassurant!...)
Au moment où je commence à cabrer pour sauter un immense
kapokié, le moteur repart. Je continue à pomper de
plus belle, à ras des arbres, mais pas question de remonter
aux milieu de ces collines abruptes aux trois quart recouvertes
de nuages. J'espère que je suis en train de suivre un affluent
de l'Ogoué. C'est alors que je m'aperçois qu'il y
a une forte odeur d'essence dans l'avion, et pour cause... elle
coule goutte à goutte derrière le tableau de bord
et tombe sur mon pantalon et mes chaussures. Je pense aux myriades
d'étincelles de la génératrice... dois-je la
couper ? ce serait inutile bien sûr... et la radio qui n'arrête
pas d'appeler, dois-je répondre au risque d'émettre
une étincelle fatale ? ... Je pense à ouvrir une fenêtre,
mais impossible, je pompe de la main gauche frénétiquement
et je pilote de la droite, je ne peux même pas rentrer les
volets. A un détour de ma vallée, telle une barrière
infranchissable, une longue colline dont le sommet frôle les
nuages: je sais où je me trouve ! il y a peu de temps j'ai
fait de la prospection forestière dans ce coin. Je suis un
peu au Nord Est de N'djolé. Derrière cette colline
se trouve l'Ogoué au niveau du lieu-dit «Les Portes
de Fer». Un large virage à gauche me permet de prendre
un cap plein sud, face à la paroi qui est moins élevée
par ici et je passe les roues à frôler les arbres et
la tête dans les barbules de nuages, en poussant un peu, je
débouche sur l'Ogoué, si ça s'arrête
à nouveau, je me crasherai dans le fleuve. J'attire le micro
par son fil ; allez... j'appelle:
- «KILO PAPA, je viens de déboucher sur l'Ogoué,
si ça stoppe, je me pose dans le fleuve !»
Réponse de Jacques Henri:
- «te file pas dans la flotte , tu t'en sortiras pas !»
ok, j'essaye N'djolé... C'est plus facile à dire qu'à
faire ! bien que j'en sois tout proche. Il y a devant moi une petite
île, couverte d'arbres immenses et un bouchon de nuages vers
300 pieds, après il y a un coude du fleuve et le terrain
en forme de banane sur la rive gauche; c'est une petite piste gagnée
sur la forêt, d'environ 700 mètres sur une rive escarpée
avec le fleuve à un bout, et de l'autre, un ravin ou poussent
cormbos-combos et parasoliers.
J'ai pas le temps de réfléchir longtemps, à
300 pieds sur le fleuve boueux couleur latérite qui charrie
branches et troncs d'arbres dans ses remous et ses rapides, je débouche
au travers de la piste. Pas question de me poser moteur réduit,
imbibé d'essence comme je suis, le moindre retour de flamme
dont ce moteur est coutumier me ferait exploser. Allez ! tous contacts
coupés, essence fermée, je reprends le manche de la
main gauche et fini de sortir tous les volets avec la main droite,
vite une espèce de PTU et je touche sur une roue à
l'entrée de la piste, ça roule trop vite à
mon gré, mais cet avion a de bons freins et j'arrive in extremis
à m'arrêter au bout et même à dégager
à 90°. Ouf ! stop et fin; cela a duré 18 minutes
!!! C'est là que l'on donne toute sa valeur au mot relativité...
J'ouvre la portière (c'est comme un train cet avion) et descends
rapidement., l'essence goutte par l'intérieur du fuselage,
jusqu'à la roulette de queue. Marcel Mercadal se pose avec
son Cessna 185 et s'arrête derrière moi.
- «Alors tu appelais ta mère !»
- «regarde l'essence !»
- «d'où ça vient ?»
- «je ne sais pas je n'ai pas eu encore le temps d'aller voir.»
Je remonte ouvrir l'essence ;
- «jette un coup d'œil.»
J'ouvre, un jet de carburant jaillit et se vaporise sur le pot d'échappement
encore chaud. Stop. A ce moment le DC3 de Jacques Henri et Robert
Chavary nous fait un passage, avec la radio du 185 nous leur expliquons
la nature de la panne.
- «OK on appelle Libreville.»
- «Merci, les gars»
- «Y a du pot pour la crapule, à ce soir, ça
s'arrose !»
Une heure plus tard, un Cessna 310 avec un mécanicien vient
me dépanner. C'était la tuyauterie d'alimentation
du carburateur en cuivre qui avait cassé net, l'essence a
inondé la table arrière du moteur, et ruisselé
par tous les passages de commandes. Que je n'ai pas pris feu, c'est
un mystère, sans doute dû au vent relatif qui a chassé
l'essence loin de l'échappement, d'autant plus que j'alimentais
régulièrement le carburateur par la pompe de secours
et qu'il en ressortait la moitié par la tuyauterie rompue.
Enfin, dans cette région de forêt accidentée
qui compte tant d'avions disparus, que j'aie pu me retrouver dans
l'une des rares vallées, tient du miracle. J'ai du certainement
frôler les arbres de très prés ! Un jour par
beau temps, j'ai retrouvé l'étroite vallée,
mais n'ai pas pu y descendre si bas, l'avion que je pilotais ce
jour là étais bien plus rapide et plus gros, c'était
un DC4.
Comme cette fois-ci, j'avais eu ma dose d'émotion, je suis
reparti avec le 310 sur Libreville via Kongo-Bumba pour prendre
un passager. J'ai récupéré mon livre dans le
KILO PAPA, il avait glissé sous le siège tout imbibé
d'essence: le titre: «Du mouron à se faire» de
San Antonio, ça ne s'invente pas... Du coup je l'ai gardé
en souvenir.
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