19 mars:
Niveau 105, tout ronronne dans ce qui semble être un brave Cessna.
C’est Doc qui pilote pour le premier leg Lausanne-Reus.

L’avion sort du service annuel où il a pataugé 3 semaines durant pour des surprises électriques… Du coup nous n’avons pas fait une heure de vol d’essai malgré des délais annoncés bien à l’avance. En plus le temps était pourri…
C’est pas trop sympa ces départs pour des vols relativement longs en sortant de révision, d’autant qu’il faut être optimiste, car nous savons que le Maroc n’a pas beaucoup d’ateliers aéronautiques, surtout dans les coins retirés du sud que nous projetons d’atteindre.

Cette année il fallait vraiment y croire car la neige a presque fondu la veille de notre départ et le coucou s’est arraché entre les flaques de Gruyère, le plus léger possible, pour chargement à Lausanne.
Mais tout change et la météo nous sourit tout à coup, pour au moins 4 jours, même si le Maroc est encore chargé par un courant du sud porteur de sable.
Enfin, en prenant ce samedi matin obligatoire pour les derniers préparatifs, nous ne partons que vers 11h pour l’Espagne en prévoyant un stop nocturne après Barcelone.

Et nous voilà survolant la France en reprenant notre souffle après un départ évidemment tendu côté boulot… Les bienfaits aéronautiques se ressentent car les soucis commencent à s’éloigner au rythme des miles.

Le Mont Canigou approche avec le massif des Pyrénées. Nous le passons sur la droite toujours au 105 après 2h50 de vol pour contacter les Espagnols. Le vent nous est légèrement favorable, et le vol est bouclé en 3h40’. En préparant ce leg, la ligne droite directe sur les Pyrénées n’était qu’un mince espoir, mais la chance est là, et c’est une bonne entrée en matière pour notre semaine de promenade…
Petit bémol quand même l’horizon s’est mis gentiment en travers et, pas de doute, il est HS ! La pompe à vide est pourtant ok, ça fait c….. Cet horizon a été remplacé il y a moins d’une année parce que l’ancien était fatigué.

Nous arrivons sur Reus avec 8 km de visi et presque une directe. Un vol tranquille pour résumer avec, en tout et pour tout, un 180° à gauche en décollant en 36 de Lausanne, une prise de cap, et un léger droite pour la finale sur la 25 de Reus… -« Plus court impossible » dis-je. –« Si, en décollant en 18 à Lausanne » rétorque Doc, à juste titre.

Encore au roulage nous demandons le camion essence. Le plein est vite fait et nous nous partageons les tâches pour attraper rapidement un taxi pour Salou au bord de la mer. Nous dégottons un petit hôtel sympa, face à la plage d’une méditerranée lisse comme un lac.
Nous allons souper au port dans la douceur du climat local, l’esprit en vacances.
La petite ville balnéaire est animée essentiellement des catalans en week-end.

20 mars :
Réveil fort matinal pour Doc qui doit suivre pour une semaine le rythme du soleil, et nous partons pour l’aéroport. Au bureau de piste nous tentons de perdre le moins de temps possible pour le dépôt des plans de vol qui fonctionnent avec la nouvelle procédure informatique mise en place… Nous nous acquittons d’une taxe de 10 euros pour l’atterrissage y compris parking nocturne de notre avion. Météo fournie, passage à la fouille (oui j’ai un canif et le vilain barbu avec son chapeau de brousse c’est Doc qui a l’air très louche…) et nous atteignons notre brave Cessna où chacun reprend ses habitudes : Doc fait les contrôles et je charge les bagages (vous savez dans le genre qui laisse les flaps en bas comme ça je me les encadre). Le tout a pris une heure, et sincèrement nous n’arriverons jamais à moins…
La météo est moyenne avec pas mal de brumes jusqu’en altitude mais rien de froid donc ça va passer avec un stop sécurité fuel à Alméria pour ensuite traverser sur le nord du Maroc via le NDB ALB (un caillou sur la mer) puis verticale Alhoceima et atterrissage à Fès.

Au décollage, sortie par Sierra soit presque sur la centrale nucléaire ( ! ), qu’il faut quand même mieux éviter et nous nageons dans la brume pour 3h30 de vol. Bien que notre but ne soit pas de visiter l’Espagne il aurait été plus agréable de voler en ciel clair que dans cette purée. J’adore cet horizon en travers au bout de 30 mn de vol. Je vais lui coller un cache… Les transits se suivent entre 5 et 6'000 ft et les Espagnols nous laissent passer sans zèle.

Atterrissage sans problème sur Alméria entre les gros qui débarquent leurs touristes. Le plein rapide, passage à la météo pour confirmer les tafs de Fes et nous repartons illico sur la flotte vers l’Afrique et la barrière du Rif. Cumulus en formation sur les reliefs, brume et visi prévue à 8 km pour l’arrivée…
Doc a repris les commandes, nous montons 4'500 puis 65 et la visi sur la mer semble encore plus mauvaise. Pas d’horizon sur l’eau, que du ciel gris en bancs trompeurs, et au 85 rien ne change sauf qu’au Turn Bank, Doc est plutôt concentré avec cette m…. de maquette toujours en travers. Finalement c’est un bon exercice pour regarder ce qui marche plutôt que de se laisser pourrir la vie par ce qui ne va pas.
En milieu d’après-midi nous sommes cap à contre jour et de toute façon il n’y a rien à voir, surtout dans ces conditions. Dessous c’est gris aussi, et nous maintenons 85 pour passer les montagnes après la mer. Les contrôleurs espagnols toujours efficaces maintiennent l’avantage d’être ni chiants ni imprécis. Je n’en dirai pas plus sur ailleurs où « on » nous aurait déjà chié une pendule...
La côte africaine arrive au GPS et un bref instant nous l’apercevons, pour continuer vers Fès en respectant les routes VFR qui semblent s’assouplir. L’aérodrome de Alhoceima est noté comme dégagement sur notre FPL, mais nous savons qu’il est fermé pour cause de réparations. Sur notre gauche, à l’est, il y a aussi Nador et Mellilia, mais là en bas la brume ressemble plus à du stratus par endroits.
Au poste, comme disait les anciens, on s’occupe et le temps s’écoule tranquille avec un trafic modeste, et une radio revenue en français depuis le contact avec Casa Contrôle. Du coup nous avons le temps de bavarder, mais j’arrive même à me taire…

Doc c’est un sérieux, vous savez ce genre de types qui ont bouffé le tas de livres de physique et de mathématique quand ils étaient petits… Alors en vol on discute physique aéronautique. Le prof est bon, parce que j’arrive à comprendre. Après nos vols en commun en Tunisie et quelques escapades j’ai appris à le connaître. Il n’aime pas sortir des clous et connaît bien les limites de vol de nos petits avions. Mais surtout il possède, sous son chapeau de brousse, une analyse précise et très appréciable du vol. Enfin, (et contrairement à ce que se dit volontiers chez nous), sa formation et son expérience de vol aux States et au Canada est précise, concrète et très pratique.
De plus il a la mentalité du pilote de brousse et une belle sérénité face au vol ce qui n’est pas pour me déplaire.

Le vol tire à sa fin et la ville de Fès apparaît comme sortie du coton en passant 4'500 ft. L’approche est facile avec 8 km confirmés et kiss-landing pour le plein, puis le parking bien attaché. Ce deuxième leg aura duré 3h40’soit environ 7h de vol depuis ce matin, et nous voilà dans une des plus belles villes du Maroc, une de celles qui sont les moins touchées par le tourisme de masse et qui gardent leur personnalité.
Pour marquer le coup de l’arrivée nous nous trouvons un magnifique Riad en pleine vieille ville, et évitons la ville nouvelle. En passant la porte d’une ruelle piétons étroite et sale nous entrons dans un coin de paradis que seule l’architecture marocaine peut réserver. Le contraste est si fort entre le bruit, les odeurs et la poussière d’un côté, et le calme, les senteurs, et la douceur de l’autre que nous nous posons las de notre vol. Le repas typique nous est servi dans la cour intérieure et nous restons la soirée à apprécier cette ambiance des mille et une nuits.

21 mars :
Pour visiter Fes il faut oser se laisser porter par le courant et se lancer dans ses ruelles animées. La vie y fourmille d’échoppes ou d’artisants en tous genres. Malgré la pente de la ville le dédale nous perd et la navigation impose le cap.
Les gens sont accueillants et il n’y a ni agressivité ni indifférence dans la vie des habitants de cette cité millénaire, que vous soyez étranger ou autochtone.
Les visites s’imposent dans les Medersa ( écoles coraniques ) aux façades sculptées dans le stuc et le bois, telles de la dentelle. Aux passages de leur seuil vous entrez dans le monde féérique d’une culture si différente de la nôtre… Sans sensibilité particulière vous découvrez inévitablement une autre dimension dans un monde discret et secret, bien loin de toutes les images bâclées souvent rapportées.
Repas dans les coussins des restaurants en musique locale…
Ainsi nous marchons la journée entière dans les ruelles à découvrir de cette vie d’une autre époque. Le soir nous rentrons fourbus, et heureux de retrouver notre somptueux riad.

Je ne voudrai rien ajouter à cette visite, sauf ceci : allez-y et laisser vous emporter par le flot des locaux, seul ou en tout petit groupe, vous verrez nous sommes loin de Marrakech et son tourisme de masse.

22 et 23 mars:
Ce matin départ pour Ouarzazate toujours dans la brume sèche, et nous descendons par Errachidia au 95. Les reliefs de l’Atlas sont trompeurs et nous nageons dans un ciel blafard jusqu’à Ouarzazate où la visi devient encore plus mauvaise. En passant le NDB la piste arrive enfin et nous allons faire le plein avant de quitter un avion bien attaché.
Notre contact local nous permet de partir rapidement visiter la belle kashba située au sud de la ville et nous balader dans de beaux décors désertiques le même après midi.

Soirée tranquille et souper à l’excellent restaurant le «St-Exupéry».
Au matin la météo est toujours abonnée aux brumes sèches… Nous rendons visite au bureau météo situé à côté de l’aéroport. La permanence y est assurée H24, et les employés vivent, pendant leurs heures de service, dans cette petite maison. Une fois encore nous sommes reçus avec cordialité. La situation semble s’améliorer, mais reste instable avec des risques de vent de sable.
En attendant nous décidons de tenter nos démarches auprès de «La Province» soit les autorités officielles locales. Notre but est d’être autorisés à voler et atterrir sur les aérodromes situés vers le sud en longeant la frontière. En fait la démarche est simple, ou presque, mais nécessite trois critères, soit avoir une voiture pour se déplacer dans chaque Province dont dépend le terrain à atteindre, avoir l’accord du Pacha de chaque terrain et avoir de la patience. Le 4eme critère et non le moindre est d’avoir aussi l’accord du service central de l’aviation générale, ce que nous n’avons jamais obtenu avant notre départ en absence de réponse à nos fax…
Sur place nous sommes, c’est le mieux pour aboutir avec espoir et politesse, car tout le monde est poli au Maroc… Notre optimisme nous aide dans nos requêtes.
J’adore les méandres absurdes de l’administration, et au Maroc nous pourrions penser y vivre une caricature européenne, mais finalement je n’en suis pas si certain, car chez eux la voix du chef ne fait pas l’objet de recours ou contestation. De plus la discussion est toujours possible et les rapports humains priment sur le sujet.

2 heures d’attente et nous sommes reçus par le Gouverneur ou son adjoint… Quelques heures et quelques fax plus tard depuis le hall de notre hôtel (en téléphonant avant et après pour confirmation d’envoi et réception) et le message attendu tombe « Vous êtes les bienvenus ».
Le pacha de Foumzguid nous informe de différents détails de l’approche dont la manche à air partiellement sectionnée par le vent…

24 mars :
Levés à 5h, le ciel est encore noir et brille de mille étoiles. Pas de doute la brume a disparu et l’air est pur. Peu à peu le bleu profond s’installe et je jubile de ce cadeau de la nature, toujours émerveillé par la lumière de l’aurore. Déjà la chaîne de l’Atlas apparaît, nette comme sur une carte postale.
Le taxi est là, et à l’aéroport nous montons 4 à 4 les escaliers de la tour. La vigie nous fournit de précieux renseignements tout en acceptant notre plan de vol. A 07h le Cessna quitte le sol avec un soleil rasant dans le dos sur une météo fantastique. Notre cap est plein sud normalement, mais nous suivons une route conseillée d’abord au 220°, en gardant le contact radio environ une demi-heure avec Ouarzazate.
Nous restons à 5'500 ft et filons tranquille sans la moindre turbulence sur les décors de l’anti-Atlas. La terre vire de couleurs, les formes des roches sont sculptées, façonnées, ou moulées de manière si extraordinaire que nul ne saurait rester insensible .
Aux canyons succèdent les plateaux tabulaires ornés de couches multicolores. Entre eux les plaines désertiques tournent toutes les nuances des gammes chromatiques des jaunes, bruns, rouges et verts. La visibilité doit atteindre 400 km et le temps semble s’arrêter. Pourtant déjà les derniers contreforts apparaissent descendant, annonçant le désert de sable et la frontière algérienne.

Foumzguid, notre destination est découverte après une grande table inclinée à 30°, au fond d’une plaine. La piste semble belle… Technique brousse oblige et nous optons pour une reconnaissance d’altitude puis un passage d’inspection qui annonce aussi notre arrivée. Fort vent dans l’axe. Une fois le seul troupeau de moutons passé, Doc pose en douceur le Cessna, hélice haute presque jusqu’à l’arrêt. La piste est correcte et les cailloux les plus gros font 4 cm.
Un homme nous accueille avec un jeune chien. Le temps de déplacer l’avion et une Jeep de l’armée arrive. L’adjudant qui en descend nous salue, et nous prie d’accepter les excuses du Pacha qui ne peut venir à notre rencontre.
Le thé nous est offert par le gardien des lieux et nous expliquons aux militaires notre intention de repartir après une marche locale dans les alentours. Les horaires sont confirmés après les formalités habituelles sur le capot de la jeep.
En marchant nos regards se tournent vers le sud… Là devant cette crête comme une barrière c’est le Djebel Bani puis ensuite nous nous attendons au désert de sable. Nous avons prévu plein sud toujours pour atteindre le lac Iriki qui n’existe d’ailleurs plus que sur les cartes. Il faudrait 3 jours à pied et nous irons tout à l’heure en 40 minutes, c’est trop vite, et ce sera trop vite.
En marchant nous admirons chaque image de ces moments uniques dans ces décors naturels. Le vent siffle par moments dans quelques arbustes parsemés, au loin un véhicule lève un panache de poussière. L’air est doux ce matin et cette période est idéale. Tout respire ici calme et repos. La lumière du désert est la plus belle, il y a une joie profonde à être ici, une joie d’espace libre, de grandeur, d’immensité…

Nous avons presque mauvaise conscience à remettre le moteur en route…
Plein sud les derniers rochers laissent la place à l’immensité du sable. Nous décidons de voler plus bas pour la suite de notre vol… les instants passent, magiques, pour survoler le lac Iriki puis vers l’est l’Hamada du Drâa dont le lit sec réapparaît de temps en temps en direction de M’hamid.
Ce désert est vivant clairsemé de petits tamaris, son sol est craquelé ou sablonneux et les dunes se suivent comme le sens de la houle en mer.
Nous passons la Grande Dune en respect comme pour la saluer, puis volons en rase motte et doublons une série de 4X4 qui se secouent sur les pistes. Histoire de leur faire rentrer le tête dans les épaules le jeu est d’arriver par derrière. Si nous avions des tomates Doc leur en jetterait bien un cageot pour leur apprendre le respect de la nature…
Nous passons ainsi une heure de vol entre 300 et 100 ft sol fenêtres ouvertes pour la joie à l’état pur d’admirer ces paysages uniques. Prudence quand même car le large no man’s land qui sert de frontière approche… Passage à M’hamid sans poser car la piste est inutilisable sans risque conséquent. Puis à l’est de M’hamid nous obliquons vers le nord et remontons vers Zagora. Le djebel Bani est repassé à 5'500 ft et Zagora atteint en 30 minutes. Passage sur la ville pour annoncer notre arrivée, et atterrissage sur la piste de sable fin damée lisse comme l’asphalte. Même accueil cordial par la police et les locaux. Le chef de place âgé de 14 ans dormira sous l’avion après nous avoir aider à l’attacher. Deux semaine plus tard son copain et lui accueilleront Philippe et Joseph sur leur PA 28 en arborant fièrement leur T-shirt «aérodrome de la Gruyère».
Auberge dans un jardin d’orangers et repas entre les palmiers, puis nous partons visiter une belle kashba au sud de Zagora. Notre guide nous entraîne dans une bibliothèque coranique où le conservateur nous présente des écrits du Coran, de médecine, de physique et mathématiques dont certains datent du 12 ème siècle.
Nous finissons l’après midi chez un cousin de notre chauffeur qui connaît bien l’Europe. Cet homme nous raconte sa vie de famille d’origine nomade dont les 47 personnes vivent dorénavant dans la kashba.
Le soleil tombe quand le Cessna redécolle pour un vol local. Le gendarme Abdelah nous a autorisé par téléphone portable depuis son bureau par un « prenez votre liberté ». Le chef de place a droit à une place de choix sur la banquette arrière de notre avion. Il est aux anges de voir son pays du ciel. Ce soir le vent s’est levé fortement mais qu’importe. Nous procédons à une visite aérienne de la région de Zagora profitant de la lumière descendante.
La piste aisément repérée devient invisible par éblouissement du soleil couchant dans l’axe de la finale. Le vent toujours fort en travers gauche ne facilite pas l’atterrissage et je pose pratiquement en butée d’ailerons, presque content de moi.
Nous rattachons et allons nous coucher car demain la Vallée du Drâa nous attend pour le retour sur Ouarzazate puis le passage de l’Atlas vers Marrakech.

25 mars :
Départ pour le nord en remontant Le Drâa à 4'000 ft d’abord puis 5'500 ensuite pour revenir sur le plateau. nous survolons dans le ciel limpide, les villages et les palmeraies implantées le long du fleuve. Notre altitude est inférieure aux crêtes des montagnes qui sont de part et d’autre de la vallée. En revenant dans l’anti-Atlas et en prenant de l’altitude la barrière enneigée de l’Atlas ré-apparaît au loin. Le lac de Ouarzazate matérialise pour nous la dernière étape avant le retour vers la civilisation.
Une heure plus tard après un plein d’essence nous passons au 95 le Col du Tichka pour descendre dans la fournaise de Marrakech. L’approche est chargée et les avions se succèdent. C’est la grande ville… A l’atterrissage l’horizon nous lâche définitivement en tournant sur lui-même, comme une toupie.
En re-visitant les classiques de cette grande ville, notre sentiment est gâché par le flot de touristes débarqués fraîchement. Nous effectuons quelques achats rapides et mangeons quand même au pied de la Koutoubia. Dans notre esprit les vacances sont finies et le calme du désert nous manque déjà.

26 mars :
10 minutes après le décollage de Marrakech :
-«Marrakech Approche, Hotel Charlie Oscar, nous avons un problème électrique, savez-vous s’il existe un centre d’entretien Cessna sur l’aéroport?»
Le voyant LOW VOLTAGE est impossible à éteindre, malgré une procédure répétée, et il nous faut faire demi-tour car nous volons dorénavant sur la batterie. Après l’horizon HS, autant dire que tout l’avionique va suivre, ce n’est qu’une question de temps. Comme la météo n’est pas très bonne, les zones contrôlées surveillées, quelques belles bosses à passer puis la Méditerranée à traverser, il est exclu de tenter quoi que ce soit.
Notre chance réside à trouver le mécano miracle ou la pièce miracle qui nous évitera de revenir par la ligne… Nous savons cette démarche impossible à Fès. Sur le tarmac retour au parc de l’aviation générale et le batman nous souhaite la bienvenue au Maroc!

La secrétaire du bureau de piste nous dépêche par radio un mécano accompagné du colonel Bourzaine. Le mécano silencieux n’ouvre pas la bouche ni le capot de l’avion. Il n’a avec lui qu’un petit sac plastic contenant quelques outils. Il se glisse sous le tableau de bord et y reste 15 minutes. Ensuite il me demande de mettre en route (le voyant reste éteint) pour 10 minutes pour recharger la batterie. Il se place dans mon champs de vision 3 mètres en avant de l’avion dans l’axe du saumon et y reste 10 minutes avant de me faire signe de stopper. Ensuite il me dit de dire à mon mécano qu’il faudra changer une cosse sous le tableau de bord derrière le voyant. Ce seront ses uniques paroles et il sera impossible de le payer.
Pendant les travaux le colonel Bourzaine nous demande notre avis sur l’accueil des Marocains. Nous partageons nos joies aéronautiques et nous préssentons avoir affaire à un grand défenseur de l’aviation. Nous apprendrons ensuite son grade et sa fonction de leader de la patrouille acrobatique marocaine ainsi que son statut au sein de l’aéroclub de Marrakech...

Après cet intermède la ville de Fès est atteinte en 3 heures sous un ciel gris en longeant la face nord des contreforts de l’Atlas.
A Fès, en approche par le sud le contrôleur nous rappelle que le survol de la ville située au nord est interdit(!). En demandant une arrivée sur le NDB par l’est il nous autorise une vent arrière (re !), et une fois posés il faudra une heure pour faire le plein à la main car la pompe électrique est déconnectée. Il y a des jours comme ça…
Le plafond est devenu vraiment bas et il pleut légèrement. La météo s’annonce très moyenne pour demain aussi…

27 mars :
Au petit matin le ciel est toujours gris, mais le responsable météo nous a préparé un dossier complet qui nous est acheminé au C.
Je suis PIC depuis Ouarzazate, et je le resterai jusqu’à Lausanne car Doc a pris froid dans le désert. Il n’est plus en état de voler et pour ses sinus il vaut mieux de ne pas trop prendre d’altitude.

La tour nous interpelle au sujet de la météo avant la clearance de départ mais nous la rassurons sur nos intentions et cap (à croire que la vigie n’a pas notre plan de vol). Nous filons vers le nord-est vers Nador et Mellilia sous la grisaille et la pluie de temps en temps.

Le relief monte légèrement mais le plafond suit et nous atteignons le barrage Mohamed V avant de prendre le cap plein nord pour Nador vers la mer puis vers l’Espagne. Cette route permet de quitter le Maroc à 3'500 ft puis 4'000 ft et évite le passage en altitude du Rif. J’étais circonspect, mais ça passe sans problème et nous traversons de nouveaux paysages superbes dans des gris-vert orangés. Cet accès est le plus court pour quitter le Maroc et rejoindre la Suisse en 2 legs. Attention toutefois aux brumes de mer pour une arrivée sur les aérodromes côtiers surtout en venant de loin, notamment dans le sens Espagne- Maroc car Fès nécessite au moins encore 1h40’ de vol depuis le littoral.
En quittant l’Afrique du Nord nous restons à 5'500 ft, la méditerranée est claire ce qui nous facilite la vie avec notre horizon baladeur. Au milieu de la traversée les Espagnols nous demandent de confirmer que les 2 pilotes sont bien Suisses ! En purs produits importés nous confirmons tout de même cette vérité devenue. Nous ne voyons pas d’autre origine à cette question que les fameux trafics aériens qui existent entre le Maroc et l’Espagne pour les transports de drogue. Tout le vol y compris sur l’Espagne nous restons sur la mer pour voler au calme.
Notre départ de Fès impose une escale de sécurité fuel, mais en milieu d’après-midi nous sommes au sud de Barcelone comme prévu.

28 mars :
Ce matin une forte charge nuageuse exclue le passage des Pyrénées pour rentrer en Suisse. Après le corridor de Barcelone nous longeons la mer puis passons Perpignan en direction d’Aubenas et tout droit sur le Vercors puis la maison.
Doc supporte sa crève en silence pendant que la radio crépite. Nous avions perdu l’habitude de tant de bavardages mais c’est le week-end de Pâques…
En 4h25’ la France est survolée et nous sommes posés à Lausanne. Il reste encore 2 heures d’essence dans les ailes et repartons aussi sec pour Gruyère.

Au bilan,d’abord 36 heures de vol et encore une belle aventure, avec le sentiment d’avoir vécu tout simplement.

Que dire de plus si ce n’est que le vol de brousse reste extraordinaire pour découvrir un pays et ses contrées reculées.

Toutefois si vous avez eu le courage de lire ce mémo jusque là permettez moi quelques conseils de pilotaillon voyageur:
-Si vous volez loin prenez le temps de vivre avec les autochtones et arrêtez-vous, sans cela vous passerez à côté de l’essentiel.
-Allez-y à un ou deux avions pour pouvoir rencontrer les locaux. Evitez les structures organisées qui vous empêchent le contact local, et transforment votre voyage en cantine ambulante où vous faites la queue à l’essence comme à l’hôtel et au self du restaurant.
-Evitez les passagers qui n’aiment pas l’aviation et l’esprit d’aventure, ce serait du gâchis pour eux comme pour vous.
-Sur place oubliez votre avion et intéressez vous au pays et ses habitants.
-Enfin utilisez un avion simple, robuste et facile, que vous connaissez bien. Il vous coûtera de toute façon bien assez cher…

Dernière chose, et je m’espère pessimiste, l’aviation générale est moribonde, nous sommes peut-être les derniers à profiter d’une époque qui s’éteint. Quand les compagnies low-cost iront là bas ces destinations perdront leurs charmes.

Philippe et Joseph nous ont suivi dans le même bonheur, n’hésitez pas, vous ne serez pas déçus. Il faut simplement oser. Les anciens volaient sans GPS sur des machines beaucoup moins fiables et allaient beaucoup plus loin faut-il le rappeler ?
Demandez les métars et les tafs, gardez 1h30 de réserve d’essence et vous reviendrez envoûtés par vos découvertes.
Si la météo tourne mal, soyez humble, laissez tomber, mais faites quand même la différence entre une météo involable et quelques nuages ou des visi médiocres.

Pour l’année prochaine nous réfléchissons plus loin si vous êtes intéressés…

C 172 HB-CCO

PS : parmi les SMS reçus pendant cette balade s’il en est un à citer :
- « ça c’est de l’aviation ! » signé Bernard Perdrisat

Doc, soit Romuald Houdré et Didier Dubreuil

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