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19 mars:
Niveau 105, tout ronronne dans ce qui semble être un brave Cessna.
C’est Doc qui pilote pour le premier leg Lausanne-Reus.
L’avion sort du service annuel où
il a pataugé 3 semaines durant pour des surprises électriques…
Du coup nous n’avons pas fait une heure de vol d’essai malgré
des délais annoncés bien à l’avance. En plus
le temps était pourri…
C’est pas trop sympa ces départs pour des vols relativement
longs en sortant de révision, d’autant qu’il faut être
optimiste, car nous savons que le Maroc n’a pas beaucoup d’ateliers
aéronautiques, surtout dans les coins retirés du sud que
nous projetons d’atteindre.
Cette année il fallait vraiment
y croire car la neige a presque fondu la veille de notre départ
et le coucou s’est arraché entre les flaques de Gruyère,
le plus léger possible, pour chargement à Lausanne.
Mais tout change et la météo nous sourit tout à coup,
pour au moins 4 jours, même si le Maroc est encore chargé
par un courant du sud porteur de sable.
Enfin, en prenant ce samedi matin obligatoire pour les derniers préparatifs,
nous ne partons que vers 11h pour l’Espagne en prévoyant
un stop nocturne après Barcelone.
Et nous voilà survolant la France
en reprenant notre souffle après un départ évidemment
tendu côté boulot… Les bienfaits aéronautiques
se ressentent car les soucis commencent à s’éloigner
au rythme des miles.
Le Mont Canigou approche avec le massif
des Pyrénées. Nous le passons sur la droite toujours au
105 après 2h50 de vol pour contacter les Espagnols. Le vent nous
est légèrement favorable, et le vol est bouclé en
3h40’. En préparant ce leg, la ligne droite directe sur les
Pyrénées n’était qu’un mince espoir,
mais la chance est là, et c’est une bonne entrée en
matière pour notre semaine de promenade…
Petit bémol quand même l’horizon s’est mis gentiment
en travers et, pas de doute, il est HS ! La pompe à vide est pourtant
ok, ça fait c….. Cet horizon a été remplacé
il y a moins d’une année parce que l’ancien était
fatigué.
Nous arrivons sur Reus avec 8 km de visi
et presque une directe. Un vol tranquille pour résumer avec, en
tout et pour tout, un 180° à gauche en décollant en
36 de Lausanne, une prise de cap, et un léger droite pour la finale
sur la 25 de Reus… -« Plus court impossible » dis-je.
–« Si, en décollant en 18 à Lausanne »
rétorque Doc, à juste titre.
Encore au roulage nous demandons le camion
essence. Le plein est vite fait et nous nous partageons les tâches
pour attraper rapidement un taxi pour Salou au bord de la mer. Nous dégottons
un petit hôtel sympa, face à la plage d’une méditerranée
lisse comme un lac.
Nous allons souper au port dans la douceur du climat local, l’esprit
en vacances.
La petite ville balnéaire est animée essentiellement des
catalans en week-end.
20 mars :
Réveil
fort matinal pour Doc qui doit suivre pour une semaine le rythme du soleil,
et nous partons pour l’aéroport. Au bureau de piste nous
tentons de perdre le moins de temps possible pour le dépôt
des plans de vol qui fonctionnent avec la nouvelle procédure informatique
mise en place… Nous nous acquittons d’une taxe de 10 euros
pour l’atterrissage y compris parking nocturne de notre avion. Météo
fournie, passage à la fouille (oui j’ai un canif et le vilain
barbu avec son chapeau de brousse c’est Doc qui a l’air très
louche…) et nous atteignons notre brave Cessna où chacun
reprend ses habitudes : Doc fait les contrôles et je charge les
bagages (vous savez dans le genre qui laisse les flaps en bas comme ça
je me les encadre). Le tout a pris une heure, et sincèrement nous
n’arriverons jamais à moins…
La météo est moyenne avec pas mal de brumes jusqu’en
altitude mais rien de froid donc ça va passer avec un stop sécurité
fuel à Alméria pour ensuite traverser sur le nord du Maroc
via le NDB ALB (un caillou sur la mer) puis verticale Alhoceima et atterrissage
à Fès.
Au décollage, sortie par Sierra
soit presque sur la centrale nucléaire ( ! ), qu’il faut
quand même mieux éviter et nous nageons dans la brume pour
3h30 de vol. Bien que notre but ne soit pas de visiter l’Espagne
il aurait été plus agréable de voler en ciel clair
que dans cette purée. J’adore cet horizon en travers au bout
de 30 mn de vol. Je vais lui coller un cache… Les transits se suivent
entre 5 et 6'000 ft et les Espagnols nous laissent passer sans zèle.
Atterrissage sans problème sur
Alméria entre les gros qui débarquent leurs touristes. Le
plein rapide, passage à la météo pour confirmer les
tafs de Fes et nous repartons illico sur la flotte vers l’Afrique
et la barrière du Rif. Cumulus en formation sur les reliefs, brume
et visi prévue à 8 km pour l’arrivée…
Doc a repris les commandes, nous montons 4'500 puis 65 et la visi sur
la mer semble encore plus mauvaise. Pas d’horizon sur l’eau,
que du ciel gris en bancs trompeurs, et au 85 rien ne change sauf qu’au
Turn Bank, Doc est plutôt concentré avec cette m….
de maquette toujours en travers. Finalement c’est un bon exercice
pour regarder ce qui marche plutôt que de se laisser pourrir la
vie par ce qui ne va pas.
En milieu d’après-midi nous sommes cap à contre jour
et de toute façon il n’y a rien à voir, surtout dans
ces conditions. Dessous c’est gris aussi, et nous maintenons 85
pour passer les montagnes après la mer. Les contrôleurs espagnols
toujours efficaces maintiennent l’avantage d’être ni
chiants ni imprécis. Je n’en dirai pas plus sur ailleurs
où « on » nous aurait déjà chié
une pendule...
La côte africaine arrive au GPS et un bref instant nous l’apercevons,
pour continuer vers Fès en respectant les routes VFR qui semblent
s’assouplir. L’aérodrome de Alhoceima est noté
comme dégagement sur notre FPL, mais nous savons qu’il est
fermé pour cause de réparations. Sur notre gauche, à
l’est, il y a aussi Nador et Mellilia, mais là en bas la
brume ressemble plus à du stratus par endroits.
Au poste, comme disait les anciens, on s’occupe et le temps s’écoule
tranquille avec un trafic modeste, et une radio revenue en français
depuis le contact avec Casa Contrôle. Du coup nous avons le temps
de bavarder, mais j’arrive même à me taire…
Doc c’est un sérieux, vous
savez ce genre de types qui ont bouffé le tas de livres de physique
et de mathématique quand ils étaient petits… Alors
en vol on discute physique aéronautique. Le prof est bon, parce
que j’arrive à comprendre. Après nos vols en commun
en Tunisie et quelques escapades j’ai appris à le connaître.
Il n’aime pas sortir des clous et connaît bien les limites
de vol de nos petits avions. Mais surtout il possède, sous son
chapeau de brousse, une analyse précise et très appréciable
du vol. Enfin, (et contrairement à ce que se dit volontiers chez
nous), sa formation et son expérience de vol aux States et au Canada
est précise, concrète et très pratique.
De plus il a la mentalité du pilote de brousse et une belle sérénité
face au vol ce qui n’est pas pour me déplaire.
Le vol tire à sa fin et la ville
de Fès apparaît comme sortie du coton en passant 4'500 ft.
L’approche est facile avec 8 km confirmés et kiss-landing
pour le plein, puis le parking bien attaché. Ce deuxième
leg aura duré 3h40’soit environ 7h de vol depuis ce matin,
et nous voilà dans une des plus belles villes du Maroc, une de
celles qui sont les moins touchées par le tourisme de masse et
qui gardent leur personnalité.
Pour marquer le coup de l’arrivée nous nous trouvons un magnifique
Riad en pleine vieille ville, et évitons la ville nouvelle. En
passant la porte d’une ruelle piétons étroite et sale
nous entrons dans un coin de paradis que seule l’architecture marocaine
peut réserver. Le contraste est si fort entre le bruit, les odeurs
et la poussière d’un côté, et le calme, les
senteurs, et la douceur de l’autre que nous nous posons las de notre
vol. Le repas typique nous est servi dans la cour intérieure et
nous restons la soirée à apprécier cette ambiance
des mille et une nuits.
21 mars :
Pour visiter Fes il faut oser se laisser porter par le courant et se lancer
dans ses ruelles animées. La vie y fourmille d’échoppes
ou d’artisants en tous genres. Malgré la pente de la ville
le dédale nous perd et la navigation impose le cap.
Les gens sont accueillants et il n’y a ni agressivité ni
indifférence dans la vie des habitants de cette cité millénaire,
que vous soyez étranger ou autochtone.
Les visites s’imposent dans les Medersa ( écoles coraniques
) aux façades sculptées dans le stuc et le bois, telles
de la dentelle. Aux passages de leur seuil vous entrez dans le monde féérique
d’une culture si différente de la nôtre… Sans
sensibilité particulière vous découvrez inévitablement
une autre dimension dans un monde discret et secret, bien loin de toutes
les images bâclées souvent rapportées.
Repas dans les coussins des restaurants en musique locale…
Ainsi nous marchons la journée entière dans les ruelles
à découvrir de cette vie d’une autre époque.
Le soir nous rentrons fourbus, et heureux de retrouver notre somptueux
riad.
Je ne voudrai rien ajouter à cette
visite, sauf ceci : allez-y et laisser vous emporter par le flot des locaux,
seul ou en tout petit groupe, vous verrez nous sommes loin de Marrakech
et son tourisme de masse.
22 et 23 mars:
Ce matin départ pour Ouarzazate toujours dans la brume sèche,
et nous descendons par Errachidia au 95. Les reliefs de l’Atlas
sont trompeurs et nous nageons dans un ciel blafard jusqu’à
Ouarzazate où la visi devient encore plus mauvaise. En passant
le NDB la piste arrive enfin et nous allons faire le plein avant de quitter
un avion bien attaché.
Notre contact local nous permet de partir rapidement visiter la belle
kashba située au sud de la ville et nous balader dans de beaux
décors désertiques le même après midi.
Soirée
tranquille et souper à l’excellent restaurant le «St-Exupéry».
Au matin la météo est toujours abonnée aux brumes
sèches… Nous rendons visite au bureau météo
situé à côté de l’aéroport. La
permanence y est assurée H24, et les employés vivent, pendant
leurs heures de service, dans cette petite maison. Une fois encore nous
sommes reçus avec cordialité. La situation semble s’améliorer,
mais reste instable avec des risques de vent de sable.
En attendant nous décidons de tenter nos démarches auprès
de «La Province» soit les autorités officielles locales.
Notre but est d’être autorisés à voler et atterrir
sur les aérodromes situés vers le sud en longeant la frontière.
En fait la démarche est simple, ou presque, mais nécessite
trois critères, soit avoir une voiture pour se déplacer
dans chaque Province dont dépend le terrain à atteindre,
avoir l’accord du Pacha de chaque terrain et avoir de la patience.
Le 4eme critère et non le moindre est d’avoir aussi l’accord
du service central de l’aviation générale, ce que
nous n’avons jamais obtenu avant notre départ en absence
de réponse à nos fax…
Sur place nous sommes, c’est le mieux pour aboutir avec espoir et
politesse, car tout le monde est poli au Maroc… Notre optimisme
nous aide dans nos requêtes.
J’adore les méandres absurdes de l’administration,
et au Maroc nous pourrions penser y vivre une caricature européenne,
mais finalement je n’en suis pas si certain, car chez eux la voix
du chef ne fait pas l’objet de recours ou contestation. De plus
la discussion est toujours possible et les rapports humains priment sur
le sujet.
2 heures d’attente et nous sommes
reçus par le Gouverneur ou son adjoint… Quelques heures et
quelques fax plus tard depuis le hall de notre hôtel (en téléphonant
avant et après pour confirmation d’envoi et réception)
et le message attendu tombe « Vous êtes les bienvenus ».
Le pacha de Foumzguid nous informe de différents détails
de l’approche dont la manche à air partiellement sectionnée
par le vent…
24 mars :
Levés à 5h, le ciel est encore noir et brille de mille étoiles.
Pas de doute la brume a disparu et l’air est pur. Peu à peu
le bleu profond s’installe et je jubile de ce cadeau de la nature,
toujours émerveillé par la lumière de l’aurore.
Déjà la chaîne de l’Atlas apparaît, nette
comme sur une carte postale.
Le taxi est là, et à l’aéroport nous montons
4 à 4 les escaliers de la tour. La vigie nous fournit de précieux
renseignements tout en acceptant notre plan de vol. A 07h le Cessna quitte
le sol avec un soleil rasant dans le dos sur une météo fantastique.
Notre cap est plein sud normalement, mais nous suivons une route conseillée
d’abord au 220°, en gardant le contact radio environ une demi-heure
avec Ouarzazate.
Nous restons à 5'500 ft et filons tranquille sans la moindre turbulence
sur les décors de l’anti-Atlas. La terre vire de couleurs,
les formes des roches sont sculptées, façonnées,
ou moulées de manière si extraordinaire que nul ne saurait
rester insensible .
Aux canyons succèdent les plateaux tabulaires ornés de couches
multicolores. Entre eux les plaines désertiques tournent toutes
les nuances des gammes chromatiques des jaunes, bruns, rouges et verts.
La visibilité doit atteindre 400 km et le temps semble s’arrêter.
Pourtant déjà les derniers contreforts apparaissent descendant,
annonçant le désert de sable et la frontière algérienne.
Foumzguid,
notre destination est découverte après une grande table
inclinée à 30°, au fond d’une plaine. La piste
semble belle… Technique brousse oblige et nous optons pour une reconnaissance
d’altitude puis un passage d’inspection qui annonce aussi
notre arrivée. Fort vent dans l’axe. Une fois le seul troupeau
de moutons passé, Doc pose en douceur le Cessna, hélice
haute presque jusqu’à l’arrêt. La piste est correcte
et les cailloux les plus gros font 4 cm.
Un homme nous accueille avec un jeune chien. Le temps de déplacer
l’avion et une Jeep de l’armée arrive. L’adjudant
qui en descend nous salue, et nous prie d’accepter les excuses du
Pacha qui ne peut venir à notre rencontre.
Le thé nous est offert par le gardien des lieux et nous expliquons
aux militaires notre intention de repartir après une marche locale
dans les alentours. Les horaires sont confirmés après les
formalités habituelles sur le capot de la jeep.
En
marchant nos regards se tournent vers le sud… Là devant cette
crête comme une barrière c’est le Djebel Bani puis
ensuite nous nous attendons au désert de sable. Nous avons prévu
plein sud toujours pour atteindre le lac Iriki qui n’existe d’ailleurs
plus que sur les cartes. Il faudrait 3 jours à pied et nous irons
tout à l’heure en 40 minutes, c’est trop vite, et ce
sera trop vite.
En marchant nous admirons chaque image de ces moments uniques dans ces
décors naturels. Le vent siffle par moments dans quelques arbustes
parsemés, au loin un véhicule lève un panache de
poussière. L’air est doux ce matin et cette période
est idéale. Tout respire ici calme et repos. La lumière
du désert est la plus belle, il y a une joie profonde à
être ici, une joie d’espace libre, de grandeur, d’immensité…
Nous avons presque mauvaise conscience
à remettre le moteur en route…
Plein sud les derniers rochers laissent la place à l’immensité
du sable. Nous décidons de voler plus bas pour la suite de notre
vol… les instants passent, magiques, pour survoler le lac Iriki
puis vers l’est l’Hamada du Drâa dont le lit sec réapparaît
de temps en temps en direction de M’hamid.
Ce
désert est vivant clairsemé de petits tamaris, son sol est
craquelé ou sablonneux et les dunes se suivent comme le sens de
la houle en mer.
Nous passons la Grande Dune en respect comme pour la saluer, puis volons
en rase motte et doublons une série de 4X4 qui se secouent sur
les pistes. Histoire de leur faire rentrer le tête dans les épaules
le jeu est d’arriver par derrière. Si nous avions des tomates
Doc leur en jetterait bien un cageot pour leur apprendre le respect de
la nature…
Nous passons ainsi une heure de vol entre 300 et 100 ft sol fenêtres
ouvertes pour la joie à l’état pur d’admirer
ces paysages uniques. Prudence quand même car le large no man’s
land qui sert de frontière approche… Passage à M’hamid
sans poser car la piste est inutilisable sans risque conséquent.
Puis à l’est de M’hamid nous obliquons vers le nord
et remontons vers Zagora. Le djebel Bani est repassé à 5'500
ft et Zagora atteint en 30 minutes. Passage sur la ville pour annoncer
notre arrivée, et atterrissage sur la piste de sable fin damée
lisse comme l’asphalte. Même accueil cordial par la police
et les locaux. Le chef de place âgé de 14 ans dormira sous
l’avion après nous avoir aider à l’attacher.
Deux semaine plus tard son copain et lui accueilleront Philippe et Joseph
sur leur PA 28 en arborant fièrement leur T-shirt «aérodrome
de la Gruyère».
Auberge dans un jardin d’orangers et repas entre les palmiers, puis
nous partons visiter une belle kashba au sud de Zagora. Notre guide nous
entraîne dans une bibliothèque coranique où le conservateur
nous présente des écrits du Coran, de médecine, de
physique et mathématiques dont certains datent du 12 ème
siècle.
Nous finissons l’après midi chez un cousin de notre chauffeur
qui connaît bien l’Europe. Cet homme nous raconte sa vie de
famille d’origine nomade dont les 47 personnes vivent dorénavant
dans la kashba.
Le
soleil tombe quand le Cessna redécolle pour un vol local. Le gendarme
Abdelah nous a autorisé par téléphone portable depuis
son bureau par un « prenez votre liberté ». Le chef
de place a droit à une place de choix sur la banquette arrière
de notre avion. Il est aux anges de voir son pays du ciel. Ce soir le
vent s’est levé fortement mais qu’importe. Nous procédons
à une visite aérienne de la région de Zagora profitant
de la lumière descendante.
La piste aisément repérée devient invisible par éblouissement
du soleil couchant dans l’axe de la finale. Le vent toujours fort
en travers gauche ne facilite pas l’atterrissage et je pose pratiquement
en butée d’ailerons, presque content de moi.
Nous rattachons et allons nous coucher car demain la Vallée du
Drâa nous attend pour le retour sur Ouarzazate puis le passage de
l’Atlas vers Marrakech.
25 mars :
Départ pour le nord en remontant Le Drâa à 4'000 ft
d’abord puis 5'500 ensuite pour revenir sur le plateau. nous survolons
dans le ciel limpide, les villages et les palmeraies implantées
le long du fleuve. Notre altitude est inférieure aux crêtes
des montagnes qui sont de part et d’autre de la vallée. En
revenant dans l’anti-Atlas et en prenant de l’altitude la
barrière enneigée de l’Atlas ré-apparaît
au loin. Le lac de Ouarzazate matérialise pour nous la dernière
étape avant le retour vers la civilisation.
Une heure plus tard après un plein d’essence nous passons
au 95 le Col du Tichka pour descendre dans la fournaise de Marrakech.
L’approche est chargée et les avions se succèdent.
C’est la grande ville… A l’atterrissage l’horizon
nous lâche définitivement en tournant sur lui-même,
comme une toupie.
En re-visitant les classiques de cette grande ville, notre sentiment est
gâché par le flot de touristes débarqués fraîchement.
Nous effectuons quelques achats rapides et mangeons quand même au
pied de la Koutoubia. Dans notre esprit les vacances sont finies et le
calme du désert nous manque déjà.
26 mars :
10
minutes après le décollage de Marrakech :
-«Marrakech Approche, Hotel Charlie Oscar, nous avons un problème
électrique, savez-vous s’il existe un centre d’entretien
Cessna sur l’aéroport?»
Le voyant LOW VOLTAGE est impossible à éteindre, malgré
une procédure répétée, et il nous faut faire
demi-tour car nous volons dorénavant sur la batterie. Après
l’horizon HS, autant dire que tout l’avionique va suivre,
ce n’est qu’une question de temps. Comme la météo
n’est pas très bonne, les zones contrôlées surveillées,
quelques belles bosses à passer puis la Méditerranée
à traverser, il est exclu de tenter quoi que ce soit.
Notre chance réside à trouver le mécano miracle ou
la pièce miracle qui nous évitera de revenir par la ligne…
Nous savons cette démarche impossible à Fès. Sur
le tarmac retour au parc de l’aviation générale et
le batman nous souhaite la bienvenue au Maroc!
La secrétaire du bureau de piste
nous dépêche par radio un mécano accompagné
du colonel Bourzaine. Le mécano silencieux n’ouvre pas la
bouche ni le capot de l’avion. Il n’a avec lui qu’un
petit sac plastic contenant quelques outils. Il se glisse sous le tableau
de bord et y reste 15 minutes. Ensuite il me demande de mettre en route
(le voyant reste éteint) pour 10 minutes pour recharger la batterie.
Il se place dans mon champs de vision 3 mètres en avant de l’avion
dans l’axe du saumon et y reste 10 minutes avant de me faire signe
de stopper. Ensuite il me dit de dire à mon mécano qu’il
faudra changer une cosse sous le tableau de bord derrière le voyant.
Ce seront ses uniques paroles et il sera impossible de le payer.
Pendant les travaux le colonel Bourzaine nous demande notre avis sur l’accueil
des Marocains. Nous partageons nos joies aéronautiques et nous
préssentons avoir affaire à un grand défenseur de
l’aviation. Nous apprendrons ensuite son grade et sa fonction de
leader de la patrouille acrobatique marocaine ainsi que son statut au
sein de l’aéroclub de Marrakech...
Après cet intermède la ville
de Fès est atteinte en 3 heures sous un ciel gris en longeant la
face nord des contreforts de l’Atlas.
A Fès, en approche par le sud le contrôleur nous rappelle
que le survol de la ville située au nord est interdit(!). En demandant
une arrivée sur le NDB par l’est il nous autorise une vent
arrière (re !), et une fois posés il faudra une heure pour
faire le plein à la main car la pompe électrique est déconnectée.
Il y a des jours comme ça…
Le plafond est devenu vraiment bas et il pleut légèrement.
La météo s’annonce très moyenne pour demain
aussi…
27 mars :
Au petit matin le ciel est toujours gris, mais le responsable météo
nous a préparé un dossier complet qui nous est acheminé
au C.
Je suis PIC depuis Ouarzazate, et je le resterai jusqu’à
Lausanne car Doc a pris froid dans le désert. Il n’est plus
en état de voler et pour ses sinus il vaut mieux de ne pas trop
prendre d’altitude.
La tour nous interpelle au sujet de la
météo avant la clearance de départ mais nous la rassurons
sur nos intentions et cap (à croire que la vigie n’a pas
notre plan de vol). Nous filons vers le nord-est vers Nador et Mellilia
sous la grisaille et la pluie de temps en temps.
Le
relief monte légèrement mais le plafond suit et nous atteignons
le barrage Mohamed V avant de prendre le cap plein nord pour Nador vers
la mer puis vers l’Espagne. Cette route permet de quitter le Maroc
à 3'500 ft puis 4'000 ft et évite le passage en altitude
du Rif. J’étais circonspect, mais ça passe sans problème
et nous traversons de nouveaux paysages superbes dans des gris-vert orangés.
Cet accès est le plus court pour quitter le Maroc et rejoindre
la Suisse en 2 legs. Attention toutefois aux brumes de mer pour une arrivée
sur les aérodromes côtiers surtout en venant de loin, notamment
dans le sens Espagne- Maroc car Fès nécessite au moins encore
1h40’ de vol depuis le littoral.
En quittant l’Afrique du Nord nous restons à 5'500 ft, la
méditerranée est claire ce qui nous facilite la vie avec
notre horizon baladeur. Au milieu de la traversée les Espagnols
nous demandent de confirmer que les 2 pilotes sont bien Suisses ! En purs
produits importés nous confirmons tout de même cette vérité
devenue. Nous ne voyons pas d’autre origine à cette question
que les fameux trafics aériens qui existent entre le Maroc et l’Espagne
pour les transports de drogue. Tout le vol y compris sur l’Espagne
nous restons sur la mer pour voler au calme.
Notre départ de Fès impose une escale de sécurité
fuel, mais en milieu d’après-midi nous sommes au sud de Barcelone
comme prévu.
28 mars :
Ce matin une forte charge nuageuse exclue le passage des Pyrénées
pour rentrer en Suisse. Après le corridor de Barcelone nous longeons
la mer puis passons Perpignan en direction d’Aubenas et tout droit
sur le Vercors puis la maison.
Doc supporte sa crève en silence pendant que la radio crépite.
Nous avions perdu l’habitude de tant de bavardages mais c’est
le week-end de Pâques…
En 4h25’ la France est survolée et nous sommes posés
à Lausanne. Il reste encore 2 heures d’essence dans les ailes
et repartons aussi sec pour Gruyère.
Au bilan,d’abord 36 heures de vol et encore une belle aventure,
avec le sentiment d’avoir vécu tout simplement.
Que dire de plus si ce n’est que
le vol de brousse reste extraordinaire pour découvrir un pays et
ses contrées reculées.
Toutefois si vous avez eu le courage de
lire ce mémo jusque là permettez moi quelques conseils de
pilotaillon voyageur:
-Si vous volez loin prenez le temps de vivre avec les autochtones et arrêtez-vous,
sans cela vous passerez à côté de l’essentiel.
-Allez-y à un ou deux avions pour pouvoir rencontrer les locaux.
Evitez les structures organisées qui vous empêchent le contact
local, et transforment votre voyage en cantine ambulante où vous
faites la queue à l’essence comme à l’hôtel
et au self du restaurant.
-Evitez les passagers qui n’aiment pas l’aviation et l’esprit
d’aventure, ce serait du gâchis pour eux comme pour vous.
-Sur place oubliez votre avion et intéressez vous au pays et ses
habitants.
-Enfin utilisez un avion simple, robuste et facile, que vous connaissez
bien. Il vous coûtera de toute façon bien assez cher…
Dernière chose, et je m’espère
pessimiste, l’aviation générale est moribonde, nous
sommes peut-être les derniers à profiter d’une époque
qui s’éteint. Quand les compagnies low-cost iront là
bas ces destinations perdront leurs charmes.
Philippe et Joseph nous ont suivi dans
le même bonheur, n’hésitez pas, vous ne serez pas déçus.
Il faut simplement oser. Les anciens volaient sans GPS sur des machines
beaucoup moins fiables et allaient beaucoup plus loin faut-il le rappeler
?
Demandez les métars et les tafs, gardez 1h30 de réserve
d’essence et vous reviendrez envoûtés par vos découvertes.
Si la météo tourne mal, soyez humble, laissez tomber, mais
faites quand même la différence entre une météo
involable et quelques nuages ou des visi médiocres.
Pour l’année prochaine nous
réfléchissons plus loin si vous êtes intéressés…
C 172 HB-CCO
PS : parmi les SMS reçus pendant
cette balade s’il en est un à citer :
- « ça c’est de l’aviation ! » signé
Bernard Perdrisat
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