Super-constellation - arrêt des 4 moteurs
en vol

par Gérard SIMON
Cinq heures du matin ! Le gardien frappe sur les vitres
de la porte de ma chambre. Il fait encore nuit noire, le climatiseur
fait un bruit infernal de ferraille, j'allume la lumière; sur
le sol en ciment peint en rouge de la chambre de nombreux insectes morts,
terrassés par la dose monumentale que j'ai pulvérisée
hier soir, sont disséminés un peu partout... L'odeur de
ces insectes crevés, c'est pour moi, l'odeur des nuits africaines
des régions du Sahel...
Nous sommes à Fort Lamy capitale du Tchad en bordure de l'aéroport,
où le PDG de Air-Cameroun vient de faire construire un petit
bungalow composé uniquement de six chambres pour ses équipages,
pour lui c'est plus économique et plus pratique qu'un hôtel
en ville. Un gardien assure la sécurité, le ménage
et l'entretien courant, il vit avec sa femme et ses enfants dans une
misérable cahute qu'il a construite lui-même juste à
coté. Il s'est fait un minuscule jardin où poussent péniblement
quelques pieds de maïs et de sorgho... Un jour, j'avais pris ses
plants pour des mauvaises herbes que je me suis mis à saccager
avec une baguette, il est arrivé en trottinant :
- "Pardon Patron ! C'est ma nourriture. "Quarante ans après
j'ai toujours des remords...
Je coupe le climatiseur et le silence est étonnant tout d'un
coup... Sous la douche, pas besoin d'eau chaude, la température
extérieure suffit amplement pour chauffer les tuyaux, mais s'il
y avait du savon, ce serait mieux. Cinq minutes après je sors
sur la terrasse en enfilant mes galons sur mes pattes d'épaules.
C'est étonnant comme on sèche vite ici. La température
de l'air du petit matin qui vous enveloppe, sans transition du "glacial"
de la chambre au chaud du dehors, est désagréable à
mon gré. Le commandant, toujours pimpant, sort à son tour,
il est précédé d 'un parfum d'eau de Cologne "bien
être" en venant me serrer la main :
"Pas trop fatigué ? La nuit a été courte hein
!"
Forcément qu'elle a été courte, on a laissé
le super-constell sur le parking à minuit et de poussières,
car on avait pris du retard à Douala: ils n'arrivaient pas à
réparer la porte cargo qui fermait mal... Bon, en vol ça
siffle mais ça ne craint pas ! Et les "passagers" ne
se plaignent jamais...
La camionnette Renault est devant le bungalow et le chauffeur termine
sa prière sur un tapis un peu à l'écart. On s'installe
sur les sièges fatigués, quand le mécano encore
ébouriffé se presse pour nous rejoindre.
"Bonjour messieurs, pas trop fatigués ?"
"Allez ! Adamou, tu finiras ta prière plus tard, on y va
!" crie le commandant.
J'entends un DC8 d'Air Afrique qui démarre ses moteurs, il va
à Paris, lui, le veinard... Nous c'est dans l'autre sens que
l'on va... Très haut dans le ciel, la lune éclaire un
ciel jaunâtre de brume sèche. Un kilomètre d'un
chemin poussiéreux, cahoteux, et nous voici sur l'aéroport,
le DC8 démarre son quatrième moteur, et nous roulons sur
le parking vers notre avion...
Il est haut sur pattes et sous les projecteurs entourés d'un
nuage d'insectes, on dirait une mante religieuse en train de grignoter
une proie. Le F-BGNI était un L1049 cargo d'Air France acheté
par Air Cameroun, compagnie privée, lorsque les 707 ont détrôné
presque tous les autres longs courriers. En dessous du fuselage, un
camion hors d'âge avec beaucoup de manœuvres autour. Devant
le nez le camion des pétroliers est en place, le chef d'escale
l'a fait venir après le plein du DC8. La porte cargo est grande
ouverte et d'autres manœuvres attendent que leurs collègues
d'en bas leur hissent, à la main, les quartiers de bœufs
qu'ils sont entrain de ranger sur la bâche à même
le plancher. C'est pas facile d'attraper un demi-bœuf glissant,
sanguinolent, quelquefois il retombe, rebondit sur la ridelle du camion
et termine sa chute sur le goudron du parking encrassé de pétrole...
Bof ! C'est pas grave ! Il faudra le remonter, ce sera encore plus dur
!
"Z'avez qu'à être moins cons, bande de cons !!!".
Jojo, dirige son personnel d'une voix puissante:
"Si vous n'y armez pas seul, mettez-vous à deux ! bordel
!"
Je l'aime bien Jojo, il est rougeaud, jovial, sympathique, avec un accent
du sud ouest, cong !
Lorsque je redescends du cockpit par l'échelle en ferraille,
le DC8 passe devant nous et tourne sur la bretelle pour remonter la
piste en nous envoyant le souffle puissant et brûlant de ses réacteurs.
Ah! Cette odeur de pétrole, je la respire avec plaisir, c'est
l'odeur du boulot et ce boulot me plait:
Non seulement je vole sur un bel avion mais on me paye par-dessus le
marché ! Que demande le peuple ?
Je tiens fermement le carnet de route de l'avion sous mon bras en me
dirigeant vers le contrôle en bas de la tour, où je vais
déposer le plan de vol. C'est fantastique, à la Météo,
ils reçoivent maintenant des photos de satellite où l'on
distingue très bien la nébulosité sur toute l'Afrique
et notamment le front intertropical, avec ses lignes de grains agrémentés
d'orages gigantesques, que je n'aime guère traverser et qui doivent
bien culminer à 50.000 pieds, comme nous volons entre le niveau
120 et 140, pour ne pas utiliser le deuxième étage compresseur
des moteurs, on est toujours en plein dans la zone la plus active...
Aujourd'hui c'est bon il a l'air d'être juste au sud de Brazzaville,
parfait !
J'ai fixé l'heure de décollage dans trente minutes sur
le plan de vol, j'ai donc le temps de prendre un café au bar
de l'aérogare où les parents ou accompagnateurs des passagers
du DC8 traînent encore.
J'y retrouve le Commandant qui souffle sur sa tasse, ça m'a l'air
brûlant.
"Dis donc, goûte-moi ces croissants, ils son excellents,
c'est rare, ils doivent venir du DC8".
Dix minutes plus tard, nous nous installons sur nos sièges dans
le cockpit, confortables, vert foncé, avec des accoudoirs s'il
vous plait... le "mécano" fait des additions sur sa
table derrière nous, sur des livrets à couverture d'aluminium.
Le Jour commence à pointer, avec cette couleur jaunâtre
typique de la saison sèche.
"Allez ! On se dépêche les enfants ! Où il
est le devis de poids ?"
Je me lève de mon siège pour aller m'enquérir de
ces papiers mais je n'ai même pas le temps d'arriver à
la porte que j'aperçois le chef d'escale au bas de l'escalier:
II monte avec ce devis de poids et tous les manifestes commerciaux pour
le destinataire de ce chargement. Mais ça marche comme sur des
roulettes ce matin, y'a des jours comme ça où tout roule...
J'attends qu'il arrive en haut pour lui laisser la place dans le cockpit
étroit. J'en profite pour jeter un coup d'œil aux quinze
tonnes de viande qui prennent toute la longueur du fuselage, attachée
par des cordes symboliques...
Il en sort peu après avec ses doubles signés du Cdt me
sert la main en me disant:
"Salut les gars, à demain !".
Sitôt descendu, un manœuvre retire l'escabeau, je ferme la
porte, vérifie la fermeture et me ré-installe à
ma place :
"On est prêt pour la check-list ?"
"Attends une seconde, je ne suis pas prêt, demande la mise
en route !"
"Fort-lamy, bonjour, Novembre India au parking, la mise en route
dans trois minutes".
"Bonjour Novembre India, pas de problème pour votre mise
en route, la piste 23, le fox-écho 982, Novembre Hôtel
1008, la température 29 charlie, la visibilité 1500 mètres,
vous me rappelez pour rouler ?"
"Novembre India d'accord je vous rappelle pour rouler".
Le contrôleur de la tour est un corse bon teint qui bourlingue
en Afrique depuis un certain temps au gré des affectations que
l'ASECNA lui impose. Il rêve d'une tour paisible en Europe ou
mieux encore, en corse...
"Allez ! Hop ! la check-list avant la mise en route, regardez ça
il est déjà cinq heures quinze T.U.".
"J'y vais, t'es prêt Robert ?" J'attends la réponse
du meccano derrière moi.
"Vas-y ! "
"Les biellettes de trappes de trains ?" "J'ai vérifié,
branchées".
"Sélecteur de pompe à main ?" "Il est sur
frein, ok !".
"Sélecteur de freins ?" "Sur secours" Dis-je
en me penchant pour le toucher de la main gauche, sur la console centrale,
tout près du plancher.
"On fait 130.000 livres" dit le Cdt "on est limite avec
cette température, t'es sûr de tes calculs ?"
"Ben, oui !" Dis-je avec aplomb.
"Les cales sont !" continuai-je sans rire (...en place, évidemment).
"Le train est sorti, les magnétos sont coupées, les
disjoncteurs/interrupteurs ?" "Vérifiés !".
"Le groupe de parc ?" "Branché, la batterie est
sur parc et la tension O.K." anticipe Robert sur ma lecture, et
il ajoute "et les génés sont sur arrêt".
Je saute donc quatre lignes;
"Les convertisseurs ?" "Vérifiés sur 1".
"Analyseur ?" "Marche !".
"Les feux de position sont allumés depuis hier soir"
j'annonce en vérifiant au plafond.
"Interrupteurs P.A., zéro reader, gyrosyn ?" "Sur
marche" me répond le Cdt en relevant son nez du devis de
poids qui l'inquiète. Il ajoute : "Flettner réglé
pour le décollage".
"Les servo-commandes ?" "Embrayées" "et
celles du P.A. sont débrayées".
"Les pompes servo-commandes ?" "Sur arrêt".
"Indicateurs ne pas fumer ?" "on s'en fout !!! J'ai vérifié
: la viande est bien ficelée, c'est bon".
Et je continue ainsi cette check-list qui n'en est même pas à
sa moitié.
Cinq minutes plus tard, le dernier item: "Feu anticollision,
sur marche, on peut démarrer !"
"L'extincteur est en place, je le vois en bas, il rit de toutes
ses dents ! Paré pour le trois ?"
"Paré pour le trois ! Je compte, deux, quatre, six pales,
contact !" Vroum ! Un gros nuage de fumée bleue surgit du
moteur 3. Petites vibrations, bruits assourdis, le moteur prend son
régime de ralenti et se stabilise...
En fonction du coté des moteurs, le co-pilote d'abord, compte
le nombre de pales d'hélice qui défilent pour que le mécanicien,
qui ne les voit pas, sache quand l'hélice a fait deux tours,
à partir de quoi il met le contact magnéto.
Quand les deux moteurs de droite sont lancés, le commandant compte
les pales à son tour, pour le deux autres de gauche.
L'hélice du 1049 avait trois pales.
"Paré pour le quatre ?" Vroooum !
"Paré pour le deux ?" La, c'est le Cdt qui compte pour
les moteurs de gauche.
"Paré à l'as ?" "deux, quatre, six..."
...Vroooum !!!
Maintenant l'avion est vivant et, comme le démarrage n'a posé
aucun problème :
"Novembre India pour rouler ?"
"allez-y novembre India, vous roulez, pénétrez, et
remontez la piste...
Tu me rappelles pour décoller, j'ai un Tupolev russe qui arrive
dans quinze minutes.
"Roger Novembre India".
"La check-list après la mise en route ?"
"Oui, vas-y !"
"Batteries /génératrices ?" "La batterie
: sélecteur sur Avion, les génés branchées".
"Le groupe de parc ?" "Débranché"
Je le vois d'ailleurs qui s'éloigne déjà, tiré
par un tracteur. "Tension Bus/batteries" "Sur la barre
bus et sur la batterie, c'est bon 24 volts".
"lntercom Hydraulique ?" "Fermée".
"Indicateurs ceintures attachées" "Roméo
Alpha Bravo !" me répondis-je à moi-même trivialement...
"Eclairage secours et issues" "sur marche".
"Altimètres et montres ?" "Alti au fox écho
et il est 5 heures 20 TU. on met le bloc à 20 !".
"La radio-sonde est en marche et sur 400 pieds".
"Les gyros, flux-gate et P.A. ?" "Redressés, réglés
et stabilisés".
"VOR, markers, radio-compas ?" "VOR réglé
sur 112.3 et le radial de sortie 195... la balise de Fort-Lamy est en
panne, il paraît que les câbles d'alimentation électriques
ont été volés pour faire fondre le cuivre et en
faire des clochettes genre De Gaulle, les bras en V qu'on trouve sur
le marché, c'est vrai, c'est le contrôleur qui me racontait
ça tout à l'heure... ".
"C'est pas possible..." rigole le Cdt. "Les cales sont
enlevées, je les vois à gauche...".
"Le sélecteur de freins ? sur Normal et la lampe SFIM est
allumée".
"La check-list est terminée, si tout est clair on peut rouler...".
Les quatre moteurs vrombissent plus fort lorsque le CDB pousse sur les
manettes des gaz, il fait un petit signe d'au revoir au chef d'escale,
en bout d'aile à gauche, et ramène sa main sur la manette
de direction de la roulette de nez:
"Dis donc, on est vachement lourd et en plus on est centré
sur le cul !"..."On peut pénétrer ?"
"Oui, oui, on peut !"
"Bon en cas d'accélération arrêt on prend la
bretelle pour repère, après on ne s'arrête plus,
on continue; la V2 est à 130, tu m'annonceras 110, 120 et 130
noeuds, les reverses sont OK Robert ?"
"Tout est bon pour moi".
"La check-list avant décollage !"
"Réchauffage pitot"... "on ne les met pas, on
va les griller !"
"Les commandes" "sont libres et vérifiées"
annonce le commandant en braquant à fond les gouvernes de chaque
coté.
"Les volets" "Descendent vers 60%" dis-je en agissant
sur la manette.
"Portes et fenêtres fermées vérifiées"
"Les Magnétos ?" "Elles sont toutes sur Both".
"Débit des génératrices ?" "ça
débite correctement... vérifié O.K."
"Air admission ?" "Froid, RAM".
"Alors les hélices ?" "Master lever calibré
lampes allumées, interrupteur essai - drapeau automatique sur
arrêt".
"Avance à l'allumage ?" "Sur retard".
"compresseurs ?" "Première vitesse".
"Les pressions et températures ?" "Normales, vérifiées".
"BMEP et MAP tu dis combien Robert ?"
"Alors pour moi, BMEP 245 et MAP 56 pouces" "On est d'accord,
ça marche !"
"Tout le monde est attaché ? Alors on est paré pour
le décollage, check-list terminée".
Peu après le demi-tour sur la raquette est couinant, on dirait
que l'avion gémit.
"Novembre India est paré pour le décollage".
"autorisé au décollage, Novembre India, le vent est
calme".
"Moi aussi" dis-je avec humour en jetant un regard sur le
commandant qui est bien trop concentré sur son décollage
pour prêter attention à mes stupidités.
En jetant un coup d'oeil aux voyants de mise en drapeau automatique,
il annonce :
"On met la puissance sur freins et on y va !".
Le bruit des moteurs emplit tout le fuselage et pourtant
après le lâcher des freins il ne bondit guère vers
les azurs... l'accélération est lente... La tension est
palpable... Allez, roule mon garçon, vas-y roule... accélère...
V1... On passe la bretelle !... 110... 120 rotation 130 V2 " Le
nez se soulève, les roues sont encore au sol, le bout de piste
est juste
devant... je regarde le vario et j'annonce :
"Vario positif !"
"Le train sur rentré "
"Le train rentre " et je soulève la manette... Les
kékés rabougris passent juste en dessous de nous, on traverse
le fleuve Chari pratiquement à sec, en radada... Pour détendre
l'atmosphère je dis:
"Vous avez vu comme le niveau du Chari varie..."
"Puissance Méto" me répond-t-on sans sourire...
"Les volets rentrent !" Après avoir poussé la
manette, l'avion se cabre doucement, donnant l'impression de s'enfoncer
et je confirme:" Les volets sont rentrés ! " Le vario
arrive péniblement à 500 pieds/minute...
La réserve de Wasa au Cameroun est en dessous de nous et quelque
fois on arrive à voir des éléphants ou des girafes,
affolés par le bruit que l'on doit faire et cherchant à
fuir. On dirait des souris grises sans queue, les éléphants...
Je fais mes calculs de navigation sur une feuille préparée
à la main, qui m'a déjà servi sur le même
trajet les jours précédents. Bloc à 05:20... décollage
05:29, je règle le VOR sur le radial de départ et une
minute après je peux annoncer: "Notre arrivée à
Leopoldville à 9 heures 55 TU"
"Quel temps a donné la météo à l'arrivée
? "
"Ils m'ont dit qu'il a plu cette nuit et qu'on devrait avoir deux
à trois huitièmes de stratus bas à 500 pieds et
huit huitièmes à 2500 pieds, température de 25
degrés avec un point de rosée à 24"
"Bon ! C'est bien humide là-bas, ils sont en pleine saison
des pluies... Et le front orageux ?"
"II devrait être juste au sud..."
"Parfait,...Robert tu affiches la puissance de montée..."
"Lamy Novembre India arrive en sortie de zone, je passe sur 89
?"
"Au revoir Novembre India... Aéroflot 525 clearto land,
wind is calm. Je triture le réglage de la HF au panneau du plafond,
ça grésille sec dans les écouteurs...
"Fort Lamy, Fort Lamy, Fox Bravo Golf Novembre India sur 89..."
"Tchhh... (pas de réponse)
"Fox Novembre India Brazzaville sur 89, vous me recevez ?"
"Cinq Brazzaville, je vous reçois fort et clair"
"Fox Novembre India, à quelle heure estimez-vous la FIR
?"
"Nous passons 80 vers 120 alors la FIR vers 8 heures 25... 0.8.2.5"
"Vous me rappelez à la FIR Novembre India"
Nous sortons maintenant de la couche crasseuse de brume sèche
et tout s'éclaircit... Le soleil brille beaucoup plus fort sur
notre gauche et à part quelques cirrus, le ciel est bleu... La
température semble aussi être plus fraîche et les
moteurs donnent l'impression de tourner plus rond... En dessous c'est
jaunâtre et l'on ne voit plus les détails du sol, droit
devant nous vers le sud, je distingue à peine quelques têtes
de cumulus au raz de l'horizon. Tout baigne dans l'huile ce matin ,
je ferais bien un petit somme... D'ailleurs ça m'a l'air d'être
le cas du Cdb qui visiblement pique du nez vers son manche et se redresse
aussitôt... Et Robert derrière nous, est en train d'équilibrer
ses réservoirs tout en buvant une bière au goulot, car
il ne peut pas s'en passer et emporte toujours avec lui sa petite réserve
pour la journée. Comme il m'a vu me retourner, il me dit:
"T'en veux une ?" En me montrant sa bouteille.
"Non, merci..." "Hmm, Hmm, on arrive au niveau 120"
Dis-je bien fort... Aussitôt le Commandant se redresse et met
la main sur les manettes des gaz...
"Dis donc, il fait un temps de curé ce matin... " II
stabilise son avion, règle le P.A., vérifie le radial
sur lequel on se trouve, ajuste un peu le cap ...
"Robert tu nous affiches la puissance de croisière s'il
te plait. Et si tu peux nous régler la température, un
petit coup de chaud nous ferait du bien, hein ? " dit-il en me
regardant, ce que j'approuve d'un signe de la tête
"Fort-Lamy, Fox Novembre India stable au niveau 120, opération
normale "
"Tchhh... (pas de réponse) " Ou bien il est parti pisser
ou bien je ne sais pas quoi !!! C'est toujours pareil, ça ne
passe jamais sur 89...
"Brazzaville N.I. Je n'ai pas de contact avec Fort-Lamy je voudrais
lui dire que nous sommes au niveau 120 opération normale... "
"J'avais entendu N.I. je le lui retransmets en B.L.U."
"Merci, Brazza..."
Bon, je vais me mettre à recopier sur un cahier spécial
les L.T.A. (Lettre de Transport Aérien) leur numéro, leur
contenu, leur destinataire, pour le service commercial... Je n'aime
guère faire ça mais sur un vol comme celui-ci c'est vite
fait... Tiens, le Cdt semble sommeiller la tête en arrière
sur son dossier... J'ai aussi les yeux qui se ferment... Ces temps dernier
on a beaucoup volé nous sommes le 23 du mois et je totalise 197
heures de vol plus ce vol d'aujourd'hui, ce qui fait que j'ai déjà
dépassé 200 heures ce mois-ci. Les heures supplémen-taires
ça paye bien, pour le règlement, l'aéronautique
civile ferme les yeux... Comme je dois partir en vacances le quinze
du mois prochain j'aurai des sous à dépenser..."
"Tout va bien Robert ?"
"Je suis en train d'assécher les réservoirs de bouts
d'ailes, les 1A et 4A..."
Allez, il reste encore 10 bonnes minutes avant la prochaine opération
normale un petit somme ne me fera pas de mal... Je m'installe confortablement...PFFF
! Les quatre moteurs sont bien synchro. Ça ronronne...
WOW !!!!! On sursaute tous les trois ! On bondit, qui sur les manettes
des gaz, qui sur le manche, Robert sur ses pompes et ses sélecteurs
de réservoirs : LES QUATRES MOTEURS VIENNENT DE S'ARRETER
ENSEMBLE... Inouï ! Invraisemblable !!! Les hélices
tournent toujours, entraînées par le vent relatif, mais
le ronron rassurant n'est plus là et le changement de bruit est
angoissant... Le Super-Constell. a beaucoup d'inertie, l'avion n'a pas
changé de trajectoire, il continue sur son erre. Je réalise
que Robert s'est endormi aussi et que ses réservoirs sont a sec...
Le grand danger de la situation, c'est que lorsqu'il aura changé
de réservoirs et que l'essence arrivera à nouveau aux
moteurs, la reprise de puissance risque de faire passer les hélices
en survitesse si le régulateur de vitesse constante agissant
sur le pas est un peu lent à réagir... Elles se sont mises
au petit pas pour essayer de garder leur nombre de tours sélectionné
pour la croisière, si ce petit pas reste coincé quand
reviendra la puissance, les tours vont grimper en flèche... En
cas de survitesse hélice, ça risque de casser et là,
on n'est pas sorti d'affaire... Y'a déjà beaucoup de viande
froide à bord, y'en aura un peu plus...
Robert a changé de réservoir, sélecte ses robinets,
branché ses pompes sur haute pression, vérifié
son analyseur d'allumage... Nous devant, nous avons débrayé
le PA., repris les commandes à la main, réduit les gaz
pour éviter le pire, surveillé l'altitude et la vitesse,
qui de 220 nœuds est doucement descendue vers 200 puis 190, écouté
le chuintement de l'air sur le cockpit diminuer, j'ai même pensé
à lancer un Mayday à la radio... Mille idées passent
dans la tête...
VRRRRRRMMMMM... Avec un synchronisme parfait les quatre moteurs ont
redémarré sans à coup, tout en douceur, comme si
la manœuvre était la banalité de tous les jours...
Ouh là là !!! c'est maintenant qu'on réalise et
que le cœur se met à battre plus fort !!! Le commandant
a juste un peu pâli et se met a régler le P.A. et à
rajuster les manettes... De même que Robert sur son pupitre derrière
. On n'a même pas perdu 500 pieds... pour faire bonne figure,
je prends le micro :
"Fort-Lamy, Fox Novembre India, opération normal, je rappellerai
à la FIR de Brazzaville"
"Fox Novembre India, Fort-Lamy j'ai bien reçu, vous me rappellerez
à la FIR"
Tiens ! Vla que ça marche maintenant "
Le Clos d'Aulx, le 1er février 2002. Il y aura bientôt
35 ans que j'ai vécu cette petite émotion... Peu de temps
après le commandant et le mécanicien navigant, avec un
autre co-pilote, se sont écrasés sur le flanc d'une montagne,
de nuit, au Cameroun, non loin de Douala, en rentrant à vide
de Madagascar avec un autre super-constellation.
Gérard Simon
Notes de l'Auteur :
MAYDAY = message de détresse (déformation
par les anglophones du mot français "M'aider"
BMEP = paramètres de puissance à obtenir
au décollage, calculés avant et vérifiés
pendant l'accélération. (Brake Mean effective Pressure)
on peut assimiler cela à la mesure du couple fourni par le moteur,
qui fournit au décollage 3250 CV
MAP = pression d'admission : Manifold air pressure
ASECNA = Organisme de la navigation aérienne
en Afrique
FIR = Frontière entre deux régions d'information
en vol (Flight information région)
BLU = bande latérale unique : En radio HF ,
particularité de meilleure propagation des ondes électro?magnétiques
sur les grandes distances.
QFE, QNH Température charlie = Québec
Fox Echo , Québec Novembre Hôtel : réglages altimétriques
en fonction du niveau de l'aérodrome (fox echo) ou du niveau
de la mer (novembre hôtel). 29 degrés charlie : 29°
C (celsius) Le code Q avait été créé à
l'époque des transmissions en Morse , trois lettres et des chiffres
étaient plus rapides à transmettre que toute une phrase
explicative (exemple : LFPO QGO = à Paris Orly les conditions
météo sont inférieures aux minimas requis : le
terrain est fermé à la circulation aérienne) tout
cela est tombé en désuétude mais il en reste quand
même , toujours utilisés.
CDB = commandant de bord
Et si vous souhaitez vous (faire) offrir un vol en Super Constellation:
